Bruxelles se dote enfin d’un gouvernement : 615 jours pour accoucher d’un exécutif… à blanc

Rime Medaghri

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Après 615 jours de gestation politique, le Parlement bruxellois a finalement donné naissance à un gouvernement. Un accouchement long, douloureux, coûteux — mais rassurez-vous : le bébé est parfaitement vide. Vendredi, l’assemblée régionale a accordé sa confiance au nouvel exécutif dirigé par Boris Dilliès, scellant ainsi la fin officielle d’une crise… et le début d’un flou parfaitement assumé.

La coalition MR–PS–Les Engagés–Groen–Anders–Vooruit, soutenue de l’extérieur par le CD&V, a obtenu la majorité requise (51 voix pour, 27 contre). Une majorité arithmétique solide, certes, mais dont la colonne vertébrale idéologique semble avoir été rangée dans un tiroir quelque part entre deux négociations nocturnes.

Une déclaration de politique régionale à l’état gazeux

Lundi, Boris Dilliès avait présenté sa Déclaration de politique régionale (DPR). Une lecture appliquée, presque scolaire, qui aura eu le mérite de ne fâcher personne — sauf ceux qui espéraient y trouver des chiffres, un calendrier ou une vision identifiable.

Mardi, l’opposition a dégainé sans trembler : « gouvernement d’austérité », « catalogue d’intentions », « absence de programmation budgétaire », « pilotage à vue ». En somme, une DPR décrite comme un menu sans plats, une boussole sans nord, ou un plan de vol sans avion.

Vendredi matin, avant le vote, les critiques ont été poliment réchauffées — comme un plat institutionnel servi pour la troisième fois — avant d’être élégamment ignorées au nom de la sacro-sainte stabilité.

Un gouvernement de compromis… sans compromis visibles

Le nouveau gouvernement bruxellois ressemble à un chef-d’œuvre de diplomatie interne : tout le monde est là, personne n’est responsable, et surtout rien n’est tranché. À force de vouloir concilier l’inconciliable, l’exécutif bruxellois a inventé une nouvelle catégorie politique : le consensus minimaliste à haute valeur symbolique.

Chacun y retrouve son compte :

  • les libéraux peuvent parler de rigueur sans la chiffrer,
  • les socialistes peuvent promettre la justice sociale sans dire comment,
  • les écologistes peuvent évoquer la transition sans calendrier,
  • et les centristes peuvent, comme toujours, expliquer qu’ils sont au centre… de la photo.

La stabilité comme argument ultime

Face aux critiques, l’argument massue reste le même : « il fallait un gouvernement ». Certes. Mais fallait-il pour autant un gouvernement sans colonne budgétaire, sans hiérarchisation des priorités et sans récit politique clair ?

Après presque deux ans de paralysie, Bruxelles n’a pas tant retrouvé un cap qu’un moteur qui tourne à l’arrêt. Le véhicule est enfin assemblé, mais personne ne sait encore qui tient le volant, ni vers quelle sortie.

Une majorité contre l’opposition… et contre l’enthousiasme

Le vote de confiance est passé, comme prévu. Majorité contre opposition. Démocratie formellement respectée. Mais dans les travées, un sentiment persiste : la Région capitale s’est dotée d’un exécutif par fatigue plus que par conviction.

Boris Dilliès hérite ainsi d’un pouvoir fragile, soutenu par une coalition hétéroclite, dans un contexte budgétaire tendu, socialement inflammable et politiquement fragmenté. Un exercice d’équilibriste sans filet — avec, pour seule protection, un discours soigneusement dépourvu de toute aspérité.

Bruxelles gouvernée… mais vers quoi ?

La capitale a désormais un gouvernement. C’est déjà beaucoup. Reste à savoir s’il gouvernera, ou s’il se contentera d’exister, dans l’attente de la prochaine crise, du prochain ajustement, ou du prochain compromis vide.

En attendant, Bruxelles peut souffler : après 615 jours, le vide a enfin trouvé sa forme institutionnelle.

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