Fermeture des enseignes « Tanger Marché » en Belgique : révélateur des tensions entre contrôle étatique, économie de proximité et conformité sociale
Bouchaib El Bazi
La fermeture des six enseignes belges de la chaîne de supermarchés Tanger Marché, à l’issue d’une vaste opération de contrôle coordonnée entre les autorités d’Anvers et de Bruxelles, marque un tournant significatif dans la politique belge de lutte contre le travail illégal et l’économie informelle. Les implantations bruxelloises situées à Molenbeek, Anderlecht et Laeken figurent parmi les établissements directement concernés par cette mesure exceptionnelle de mise sous scellés.
Une opération ciblée, aux résultats lourds
Menés en soirée, les contrôles ont permis d’identifier seize personnes employées de manière illégale dans l’ensemble des établissements inspectés à Anvers et Bruxelles. Plus préoccupant encore, quinze d’entre elles se trouvaient en séjour irrégulier sur le territoire belge, tandis que quatre personnes ont pris la fuite au moment des vérifications. La saisie de plus de 14.000 euros en espèces, dont l’origine n’a pas pu être immédiatement justifiée, renforce la dimension pénale et financière de l’enquête.
L’auditorat du travail de Bruxelles a confirmé la décision de placer provisoirement l’ensemble des magasins sous scellés, conditionnant leur réouverture à une série d’exigences strictes : régularisation administrative des travailleurs, déclarations Dimona, preuve d’assurance contre les accidents du travail et versement d’une garantie financière de 100.000 euros.
Le cadre légal belge : tolérance zéro sur le travail dissimulé
Cette affaire illustre la rigueur croissante du cadre réglementaire belge en matière de droit du travail et de lutte contre l’exploitation de la main-d’œuvre étrangère. Le recours au travail non déclaré, au-delà de l’infraction administrative, est perçu par les autorités comme une atteinte directe à l’équilibre du marché de l’emploi, à la concurrence loyale et à la protection sociale.
Dans un contexte européen marqué par des débats sensibles sur l’immigration et l’intégration, les autorités belges entendent envoyer un signal clair : la tolérance à l’égard des pratiques déviantes, y compris dans des secteurs de proximité fortement ancrés dans le tissu urbain, est désormais nulle.
Une entreprise familiale face aux défis de la croissance transfrontalière
Fondée comme grossiste en volaille, Tanger Marché s’est progressivement imposée comme une enseigne de distribution spécialisée, notamment dans les produits frais et la viande halal. Après une première implantation aux Pays-Bas en 2013, la chaîne a étendu ses activités en Belgique puis en France, s’inscrivant dans une dynamique de croissance rapide.
Toutefois, cette expansion transfrontalière pose la question de la capacité des structures familiales à absorber la complexité des cadres juridiques nationaux, en particulier en matière de droit social. Le cas Tanger Marché illustre les risques inhérents à un développement commercial accéléré sans adaptation suffisante aux exigences administratives locales.
Entre contrôle nécessaire et impact socio-économique local
Si la fermeture des magasins répond à une logique de stricte application de la loi, elle n’est pas sans conséquences sur les quartiers concernés, où ces enseignes jouent un rôle économique et social non négligeable. Pour de nombreux habitants, ces commerces constituent des pôles d’approvisionnement essentiels, tandis que leur fermeture temporaire affecte l’emploi local, y compris celui de travailleurs susceptibles d’être ultérieurement régularisés.
Ce dilemme met en lumière une tension structurelle entre impératif de légalité et réalité socio-économique des quartiers populaires, appelant à une approche qui combine fermeté juridique et accompagnement à la mise en conformité.
L’affaire Tanger Marché dépasse le cadre d’un simple fait divers économique. Elle révèle les fragilités d’un modèle de croissance fondé sur la rapidité d’implantation, tout en soulignant la détermination des autorités belges à faire respecter l’État de droit social. À terme, l’issue de cette procédure pourrait constituer un précédent, tant pour les chaînes de distribution issues de l’immigration entrepreneuriale que pour les pouvoirs publics, appelés à concilier contrôle, équité et stabilité économique locale.