Salaire déguisé, ceinture serrée : le grand numéro d’équilibriste du pouvoir

Amine Bennis

Il y a des aveux qui valent plus qu’un long rapport de la Cour des comptes. En commission parlementaire, Bart De Wever a livré, presque candide, une vérité que beaucoup soupçonnaient déjà : le salaire réel des ministres fédéraux ne s’élève pas à 11.500 euros par mois, mais bien à près de 13.500 euros. Et ce, sans compter les petits à-côtés.

Car aux émoluments officiels s’ajoute une « indemnité de logement » de 1.962 euros mensuels. Une indemnité, donc, destinée à… se loger. Problème mineur : les ministres disposent déjà d’un logement de fonction. La question est alors presque naïve : pourquoi indemniser un besoin déjà intégralement pris en charge ?

La réponse, elle, a le mérite de la franchise. Ce n’est pas une indemnité, a reconnu le Premier ministre. C’est du salaire déguisé. Rideau. Applaudissements. Fin du suspense.

Quand la transparence arrive par accident

On pourrait presque saluer l’honnêteté de l’aveu. Rarement un responsable politique aura résumé avec autant de concision l’art subtil de la rémunération politique : appeler « indemnité » ce qui relève du salaire, histoire d’adoucir la note auprès d’une opinion publique déjà passablement irritée.

Mais l’exercice devient franchement comique lorsqu’on propose de supprimer ce privilège. Réponse du pouvoir : les ministres ont « déjà fait des efforts ». On imagine sans peine la scène. Faire des efforts, en l’occurrence, consisterait donc à vivre avec 13.500 euros par mois, avantages inclus. Un véritable parcours de survie budgétaire.

La pédagogie de la rigueur… vue d’en haut

Avec de tels revenus, l’exercice de pédagogie devient plus confortable. Il est toujours plus facile d’expliquer aux travailleurs qu’il faut se serrer la ceinture quand la sienne n’a jamais connu le moindre cran supplémentaire. Toujours plus simple de parler de gel de l’index, de recul de l’âge de la pension ou de « responsabilisation » sociale quand son propre pouvoir d’achat est solidement blindé contre les aléas de la vie.

Le contraste est saisissant : d’un côté, un discours martial sur la nécessité des sacrifices ; de l’autre, une architecture sophistiquée de rémunérations et d’avantages qui protège soigneusement ceux qui prescrivent l’austérité sans jamais la pratiquer.

Le sens unique de l’effort

Ce qui frappe, au fond, ce n’est pas tant le niveau des salaires ministériels que la logique politique qu’ils incarnent. Avec le tandem De Wever–Bouchez, les efforts suivent une trajectoire parfaitement rectiligne : ils descendent toujours, jamais ils ne montent. Les pensions doivent être rabotées, les salaires contenus, les droits sociaux « modernisés ». Les privilèges, eux, restent prudemment hors champ.

Il serait pourtant d’une redoutable efficacité symbolique que les ministres commencent par appliquer à eux-mêmes la rigueur qu’ils recommandent aux autres. Supprimer une indemnité fictive, renoncer à quelques avantages superflus : voilà un effort qui parlerait à tout le monde.

Moralité provisoire

En attendant, le message envoyé est limpide : l’austérité est une valeur exemplaire, mais essentiellement pour ceux qui ne gouvernent pas. Les autres continueront d’appeler « indemnité » ce qui ressemble furieusement à un salaire… en demandant, la main sur le cœur, que chacun fasse sa part.

Après tout, comme on le sait, la ceinture se serre toujours mieux quand elle est portée par quelqu’un d’autre.

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