La diplomatie religieuse marocaine en Afrique subsaharienne : la Fondation Mohammed VI des Oulémas Africains comme levier de puissance douce
Bouchaib El Bazi
Une étude analytique publiée par la revue Affaires Stratégiques sous le titre « La puissance douce du Maroc en Afrique subsaharienne : lecture des rôles de la Fondation Mohammed VI des Oulémas Africains » met en lumière une évolution profonde de la diplomatie religieuse marocaine. Longtemps cantonnée à un registre symbolique et cultuel, celle-ci s’est progressivement affirmée comme un véritable instrument de médiation civilisationnelle, capable de structurer des relations équilibrées et durables entre le Royaume et les sociétés d’Afrique subsaharienne.
L’étude souligne que cette diplomatie spirituelle s’inscrit dans un contexte de réengagement stratégique global du Maroc sur le continent africain, marqué par une intensification des relations économiques, politiques et culturelles. Le religieux y occupe une place centrale, non pas comme un simple prolongement de la politique étrangère, mais comme un vecteur de confiance, de stabilité et de cohésion sociale.
Une diplomatie du religieux articulée autour de dispositifs structurants
La diplomatie religieuse marocaine se matérialise par plusieurs actions concrètes : la formation d’imams africains au Maroc, la construction de mosquées et d’instituts religieux dans plusieurs pays subsahariens, ainsi que l’accueil régulier d’oulémas africains lors du mois de Ramadan et à l’occasion des grandes manifestations religieuses. Ces initiatives traduisent la volonté de Rabat d’ancrer durablement le facteur spirituel au cœur de ses relations africaines.
Selon l’étude, la référence marocaine fondée sur le rite malikite, la doctrine acharite et le soufisme sunnite constitue un outil de puissance douce particulièrement efficace. Ce triptyque doctrinal, historiquement enraciné en Afrique de l’Ouest et centrale, permet de lutter contre les discours extrémistes tout en consolidant ce que les auteurs qualifient d’« sécurité spirituelle » sur le continent.
La Fondation Mohammed VI des Oulémas Africains : un instrument stratégique hybride
Créée en juin 2015 sur décision de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, la Fondation Mohammed VI des Oulémas Africains s’inscrit dans une logique clairement anticipative. Son objectif affiché est de prévenir la radicalisation religieuse, de préserver l’unité doctrinale des musulmans africains et de contrer les courants idéologiques extrémistes qui prospèrent dans les contextes institutionnels fragiles.
L’étude insiste sur le caractère non conventionnel de cette institution, qui dépasse le cadre strictement religieux pour devenir un outil stratégique à la croisée du symbolique et du politique. La formation des imams, des prédicateurs et des guides religieux africains selon le référentiel malikite vise à garantir ce que la Fondation désigne comme « l’unité de la référence religieuse », condition essentielle de stabilité sociale.
Une action transnationale et médiatique croissante
Les activités de la Fondation s’étendent désormais au-delà des frontières nationales à travers des colloques scientifiques itinérants, à l’image du séminaire tenu en Ouganda en février 2024, consacré aux enjeux de la sécurité spirituelle en Afrique. À cela s’ajoute le développement d’un dispositif médiatique religieux, notamment via des programmes radiophoniques diffusés dans certains pays africains, comme l’émission hebdomadaire lancée au Niger pour vulgariser les principes d’un islam modéré auprès du grand public.
Une profondeur historique renforcée par les initiatives royales
Pour Khalid Touzani, universitaire et président du Centre marocain pour l’investissement culturel, la diplomatie spirituelle marocaine repose sur un socle historique solide. Le Maroc, explique-t-il, a longtemps constitué une porte d’entrée de l’islam en Afrique, grâce au rôle pacifique des commerçants, à la diffusion des confréries soufies marocaines et aux routes de pèlerinage traversant les grandes cités du Royaume.
Cette continuité historique s’est consolidée sous le règne de Mohammed VI à travers des initiatives structurantes : création de la Fondation, ouverture de ses sections dans plusieurs pays africains, accueil massif d’étudiants africains dans les universités marocaines, formation des cadres religieux et invitation régulière d’oulémas africains aux Leçons hassaniennes ramadanesques, organisées en présence du Souverain.
Crédibilité religieuse et influence non coercitive
Le diplomate Taleb Berrada souligne que le Maroc s’appuie sur un modèle religieux cohérent et historiquement légitime, fondé sur l’islam sunnite malikite, l’acharisme et le soufisme. Ce modèle, reconnu pour son équilibre doctrinal, confère au Royaume une crédibilité particulière dans un espace africain caractérisé par la pluralité des références religieuses et par la montée des radicalismes.
Cette légitimité permet au Maroc d’exercer une influence non coercitive, fondée sur la confiance, la transmission du savoir religieux et le partage de valeurs communes, loin des logiques de domination ou de rivalité géopolitique classique.
Défis et limites d’une puissance douce en mutation
L’étude n’élude pas les défis : concurrence accrue de nouvelles puissances régionales et internationales, progression des courants salafistes et groupes extrémistes ciblant les jeunesses vulnérables, et persistance de l’héritage colonial qui continue d’influencer les politiques religieuses de certains États africains. Ce contexte peut susciter des réticences à l’égard du modèle marocain si celui-ci n’est pas accompagné de retombées économiques et sociales tangibles.
Vers une théorisation maghrébine de la puissance douce religieuse
L’étude recommande l’élaboration d’une théorie maghrébine de la puissance douce religieuse, intégrant des approches sociologiques des relations internationales africaines. Elle insiste également sur la nécessité de renforcer le rôle des femmes africaines dans l’encadrement religieux, considérées comme des actrices clés de la protection de la cellule familiale et de la durabilité de la sécurité spirituelle.
Enfin, les auteurs plaident pour une intégration plus poussée du religieux dans les politiques de développement, non pas comme un simple référentiel moral, mais comme un levier stratégique du développement humain, compatible avec les exigences de l’État moderne et les dynamiques contemporaines du continent africain.