Quand un drapeau dérange plus qu’un score : chronique d’une obsession algérienne
Bouchaib El Bazi
Il y a des absences qui crient plus fort que les présences. Sur un écran censé afficher les résultats d’une compétition internationale, tous les drapeaux étaient là. Tous, sauf un. Le marocain. Une disparition si soigneusement exécutée qu’elle en devenait presque… démonstrative. Diffusée par la télévision publique algérienne, la scène tenait moins de l’erreur technique que de la mise en scène politique. Un lapsus visuel, certes, mais un lapsus lourd de sens.
Car enfin, dans l’univers aseptisé des compétitions sportives, le drapeau n’est pas un accessoire décoratif : il est un code universel, un langage neutre, un symbole de reconnaissance mutuelle. L’effacer volontairement, c’est rompre avec cette grammaire minimale du sport pour entrer dans celle, beaucoup plus rugueuse, de l’obsession idéologique.
Le contraste est saisissant. Au Maroc, le drapeau algérien ne fait pas l’objet d’une chasse iconographique. Il flotte dans les rues lors des compétitions, aux abords des stades, parfois même dans des territoires que la rhétorique officielle algérienne considère comme litigieux. Les supporters algériens y circulent sans entrave, accueillis avec cette hospitalité africaine que le Royaume revendique non comme un slogan, mais comme une pratique. Le sport y reste ce qu’il devrait toujours être : un espace de respiration, pas un champ de bataille symbolique.
Dès lors, une question s’impose, presque malgré elle : d’où vient cette incapacité chronique à supporter le simple affichage d’un drapeau marocain ? D’un voisin qui ouvre ses infrastructures sportives à tous, ou d’un régime qui préfère retailler la réalité à la taille de ses rancunes ? Car il serait naïf de voir dans cet épisode un incident isolé, une maladresse passagère ou une panne d’infographie. L’effacement est trop net, trop récurrent, trop cohérent pour être accidentel.
Ce que révèle cet écran amputé, ce n’est pas une rivalité sportive, mais un malaise politique profond. Une difficulté structurelle à dissocier le terrain de jeu des tensions régionales, le score du contentieux, le sport de la doctrine. Là où d’autres États s’efforcent — parfois maladroitement — de sanctuariser le sport comme espace neutre, l’Algérie officielle semble s’acharner à y projeter ses blocages diplomatiques, quitte à en sacrifier l’élégance et la crédibilité.
À force de vouloir effacer un drapeau, on finit surtout par exposer ses propres fissures. Car le monde regarde, les écrans circulent, et la censure symbolique, même silencieuse, finit toujours par faire plus de bruit que l’hymne qu’on tente de couvrir. Dans cette affaire, le Maroc n’a pas été invisibilisé ; il a été confirmé, malgré lui, comme l’obsession centrale d’un récit qui peine à se renouveler.
Et dans le sport comme ailleurs, l’obsession n’est jamais un signe de force. C’est souvent l’aveu le plus sincère d’une fierté nationale devenue incapable de se définir autrement que par le refus de l’autre.