Quand les stades deviennent des tribunes de mépris : l’incident de Moulay Hassan et la question du respect africain

Bouchaib El Bazi

Ce qui s’est produit aujourd’hui au stade Moulay Hassan ne relève ni de la plaisanterie malheureuse ni d’un simple excès d’adrénaline propre aux rencontres sportives. La moquerie d’un joueur algérien à l’encontre d’un supporter congolais incarnant la figure de Patrice Lumumba constitue une dérive grave, touchant au cœur même du respect qui devrait fonder toute compétition africaine.

Patrice Lumumba n’est ni un symbole folklorique ni une référence historique anodine. Il est l’un des visages les plus emblématiques de la lutte pour l’émancipation africaine, un homme dont le nom reste indissociable du prix réel de l’indépendance : la trahison, l’ingérence étrangère et l’assassinat politique. Tourner en dérision cette figure, quel que soit le contexte, revient à bafouer la mémoire collective d’un peuple et, au-delà, celle d’un continent entier.

Le fait que cet acte émane d’un joueur issu d’un pays qui instrumentalise abondamment, dans son discours officiel et médiatique, la rhétorique des « martyrs » et de la « mémoire révolutionnaire » rend l’incident d’autant plus troublant. Le contraste est saisissant : comment prétendre défendre la sacralité de sa propre mémoire nationale tout en méprisant celle des autres peuples africains ? Ce décalage transforme le discours moral en simple slogan vidé de toute cohérence.

Il ne s’agit pas ici de stigmatiser un peuple ni de réduire une nation à l’acte isolé d’un individu. Mais cet épisode met en lumière un malaise plus profond : une certaine tendance, perceptible dans certains cercles sportifs et médiatiques algériens, à adopter une posture de condescendance ou de désinvolture à l’égard d’autres nations africaines, notamment lorsque celles-ci ne s’inscrivent pas dans des calculs politiques ou des narratifs idéologiques convenus.

Le football africain n’est pas qu’un jeu de scores et de trophées. Il est aussi un espace symbolique, un lieu de rencontre des mémoires, des identités et des histoires partagées. Laisser s’y installer le mépris des figures de la libération africaine revient à fragiliser l’essence même du projet sportif continental, fondé sur le respect mutuel et la solidarité entre peuples.

Dès lors, la responsabilité de la Confédération africaine de football (CAF) est pleinement engagée. Le silence face à de tels actes ne saurait être interprété comme une neutralité prudente. Il s’apparente plutôt à une forme de tolérance implicite, voire de complaisance, envers une atteinte grave aux valeurs qu’elle est censée défendre. Au-delà d’éventuelles sanctions disciplinaires, c’est un positionnement clair et ferme qui est attendu : les symboles de la mémoire africaine sont intangibles.

L’incident du stade Moulay Hassan ne doit donc pas être relégué au rang de fait divers sportif. Il constitue un signal d’alarme. Une Afrique consciente de son histoire, du prix de sa liberté et de la dignité de ses peuples ne peut accepter que ses stades deviennent des scènes d’humiliation mémorielle. Le respect des autres nations africaines n’est ni une option ni un luxe moral : il est une condition fondamentale de toute appartenance sincère au projet africain.

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