CAN 2025 : le Maroc érige la sécurité en vitrine stratégique

Bouchaib El Bazi

Kenitra 17 Janvier 2026

À l’issue de plus d’un mois de compétition et de cinquante-et-un matchs disputés dans six villes du Royaume, un constat s’impose : la Coupe d’Afrique des nations 2025 restera comme une démonstration maîtrisée du savoir-faire sécuritaire marocain. Un succès silencieux, presque invisible pour le grand public, mais scruté de près par les instances sportives internationales et plusieurs puissances sécuritaires étrangères.

Quelques jours avant le coup d’envoi de la CAN, le 21 décembre 2025, le chef de la sécurité de la Confédération africaine de football (CAF), Christian Emeruwa, avait donné le ton : « Le succès d’une CAN ne se juge pas uniquement sur la qualité du jeu, mais sur la robustesse du dispositif sécuritaire qui l’entoure. » Un mois plus tard, l’absence de débordements majeurs, sous réserve du bon déroulement de la finale Maroc–Sénégal du 18 janvier au stade Prince Moulay-Abdellah de Rabat, semble lui donner raison.

Un dispositif massif, visible et assumé

Dès les premiers matchs, l’ampleur des moyens déployés a frappé observateurs et supporters. Aux abords des stades comme dans les centres-villes, un maillage policier dense a été mis en place, renforcé par près de 3 500 nouvelles recrues spécialement formées pour l’événement, et par l’installation de plus de 6 000 caméras de surveillance.

L’accès aux enceintes sportives a obéi à une logique de sécurisation progressive rarement observée sur le continent. De Tanger à Marrakech, en passant par Fès et Rabat, les supporters ont dû franchir entre cinq et sept niveaux de filtrage successifs : contrôle des billets, fouilles corporelles, vérifications électroniques. Une rigueur inédite, perçue non comme une contrainte, mais comme une garantie.

Dans et autour des stades, des drones ont assuré une surveillance continue des flux et des foules, avant, pendant et après les rencontres. « La gestion des mouvements de masse constitue le cœur de toute doctrine moderne de sécurisation des grands événements », souligne Nizar Derdabi, ancien officier de la Gendarmerie royale et enseignant à l’École de guerre économique de Rabat.

Des leçons tirées des drames passés

La doctrine marocaine s’est construite à partir d’enseignements précis. Les autorités n’ont jamais perdu de vue les tragédies ayant marqué l’histoire récente du football, notamment la bousculade mortelle du stade d’Olembé au Cameroun en 2022, ou encore le chaos de la finale de la Ligue des champions au Stade de France la même année.

« Ces événements ont servi de cas d’école », explique Nizar Derdabi. « Les forces marocaines ont été formées à privilégier l’anticipation, la communication et une gestion diplomatique des foules, sans renoncer à la fermeté lorsque cela s’impose. »

Cette approche hybride, à la fois préventive, dissuasive et répressive, s’est matérialisée par une innovation remarquée : l’installation de commissions judiciaires mobiles – de véritables tribunaux de proximité – ainsi que de commissariats au sein même des stades. Objectif : traiter immédiatement les infractions mineures.

Entre le 21 décembre et le 6 janvier, 150 infractions ont ainsi été jugées, principalement liées à des tentatives d’accès frauduleux (61 cas) et à la revente illégale de billets (19 cas). Une justice rapide, visible, pensée comme un outil de régulation sociale autant que de dissuasion.

Une répétition générale avant 2030

La réussite sécuritaire de la CAN 2025 dépasse toutefois le cadre africain. Pour le Maroc, elle s’inscrit dans une trajectoire stratégique plus large, celle de la préparation à la Coupe du monde 2030, que le Royaume coorganisera avec l’Espagne et le Portugal.

La présence régulière du président de la FIFA, Gianni Infantino, dans les tribunes, témoigne de l’attention particulière portée à l’événement. « Le Maroc a démontré sa capacité à répondre aux standards internationaux les plus exigeants, tant en matière de sécurité que de gestion des flux et d’accueil dans des infrastructures de très haut niveau », analyse Jean-Baptiste Guégan, spécialiste de géopolitique du sport à Sciences Po Paris.

Dans cette logique, Rabat a également inauguré début décembre le Centre de coopération policière africaine, basé à Salé, destiné à renforcer la coordination avec les forces de sécurité des vingt-trois pays participants. Un signal fort envoyé au continent.

Le regard attentif des États-Unis

Parmi les observateurs les plus attentifs figure une délégation du FBI, présente au Maroc les 6 et 7 janvier. Officiellement, Washington a évoqué la volonté « d’examiner les facteurs de succès du modèle marocain en matière de sécurisation des grands événements sportifs », après avoir assisté à plusieurs matchs des huitièmes de finale.

En coulisses, le regard américain semble plus analytique. Selon une source proche de la FIFA, cette visite s’inscrivait aussi dans une démarche d’observation des comportements des supporters africains, à l’approche d’une Coupe du monde organisée aux États-Unis, où la culture footballistique reste marginale.

« Les services marocains disposent néanmoins d’un réel savoir-faire dans la coordination entre technologies de pointe et ressources humaines », reconnaît Matthew Wein, ancien responsable du département américain de la Sécurité intérieure.

La sécurité comme levier diplomatique

Au-delà de l’événement sportif, la CAN 2025 s’inscrit dans une stratégie assumée de « diplomatie sécuritaire ». En marge de la compétition, Rabat a accueilli un symposium international sur la sécurité des événements sportifs, réunissant l’ONU, la FIFA et l’UEFA.

Le modèle marocain, déjà salué pour son efficacité dans la lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée, suscite un intérêt croissant. Depuis la normalisation des relations avec Paris, mais aussi à Berlin et Madrid, où des accords récents en matière de renseignement ont été signés, la coopération sécuritaire avec le Royaume s’intensifie.

Symbole ultime de cette reconnaissance : l’accueil par le Maroc, fin novembre 2025, de la 93ᵉ assemblée générale d’Interpol.

À l’heure où la finale de la CAN s’apprête à être disputée, le Maroc peut déjà revendiquer une victoire stratégique : celle d’avoir transformé la sécurité, souvent reléguée à l’arrière-plan, en un instrument central de crédibilité, d’influence et de projection internationale.

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