Quand le football devient un communiqué de guerre : anatomie d’une indignation scénarisée
Hanane El Fatihi
Dans le football moderne, une rencontre est censée se jouer sur le terrain, se décider par des passes, des occasions et – parfois – un penalty. Pourtant, certains discours post-match semblent déterminés à transformer l’arbitrage en complot mondial et le stade en théâtre d’une tragédie géopolitique mal écrite.
À lire certains récits, on ne parle plus d’un match de football, mais d’une prise d’otages à grande échelle, d’un chaos prémédité, voire d’un scénario digne d’un rapport de crise internationale. Le ballon disparaît, remplacé par un vocabulaire de guerre : « vies en danger », « foules armées », « intention de tuer ». Le football, sport populaire par excellence, se voit soudain attribuer un pouvoir destructeur que même ses dérives historiques peinent à justifier.
Ce type de narration repose sur un mécanisme bien connu : l’hyperbole morale. L’échec sportif n’est plus une contre-performance, il devient une injustice existentielle. L’erreur arbitrale n’est plus une décision humaine contestable, mais la preuve d’une machination aux conséquences quasi apocalyptiques. Le tout est présenté comme une vérité évidente, dispensée de faits vérifiables, car l’émotion tient lieu de démonstration.
L’ironie de cette posture réside dans sa contradiction interne. En prétendant défendre la vie, la sécurité et la jeunesse, le discours adopte un ton qui, lui-même, banalise la violence symbolique. On ne calme pas les passions en décrivant le football comme un champ de bataille ; on les attise. On ne protège pas les supporters en les enfermant dans une rhétorique de peur permanente.
Plus profondément, ce genre de sortie illustre une confusion préoccupante entre responsabilité sportive et dramaturgie publique. Le football africain – comme le football mondial – souffre déjà de tensions, de soupçons et de polémiques récurrentes. Lui ajouter une couche de mise en scène catastrophiste revient à fragiliser encore davantage sa crédibilité, tout en détournant l’attention des vrais chantiers : la formation des arbitres, la gouvernance des instances et l’éducation des supporters.
La satire involontaire de ces discours tient à leur excès même. À force de vouloir convaincre que « tout était écrit d’avance », on finit par suggérer que le football aurait cessé d’être un jeu. Or, s’il n’est plus un jeu, alors plus personne n’y gagne – ni les joueurs, ni les supporters, ni les dirigeants.
Au fond, la question n’est pas de savoir si une décision était juste ou non. Elle est de comprendre pourquoi, dans certaines circonstances, le football devient le prétexte à une inflation verbale où chaque match perdu se transforme en affaire d’État. Peut-être est-ce là le véritable signal d’alarme : non pas celui d’un sport dangereux, mais celui d’un discours qui a perdu le sens de la mesure.
Car le football, malgré ses défauts, reste un espace de passion partagée, pas un tribunal révolutionnaire. Et si une leçon devait être tirée, ce serait celle-ci : quand le commentaire devient plus violent que le jeu lui-même, ce n’est plus le ballon qui dérape, mais le discours.