Du comblement du vide à la conduite de l’équation : comment le Maroc s’est imposé comme pôle de confiance géostratégique au Sahel

Par Bouchaïb El Bazi

 

Alors que l’Algérie se retirait progressivement du cœur du jeu africain, le Maroc n’est pas apparu comme une alternative improvisée ou conjoncturelle. Son ascension comme acteur central au Sahel est le fruit d’un processus long, discret et méthodique. En géopolitique, les puissances durables ne naissent que rarement de ruptures spectaculaires ; elles émergent le plus souvent à travers un travail patient, mené en marge de l’agitation médiatique, jusqu’au moment où les circonstances rendent leur position incontournable. C’est précisément ce qui s’est produit avec le Maroc.

La transformation marocaine ne s’est pas construite sur une rhétorique idéologique ou sur des slogans panafricanistes, mais sur un principe fondamental, à la fois simple et exigeant : la crédibilité. Une crédibilité accumulée dans le temps, consolidée par les institutions et fondée sur une constance stratégique indépendante des alternances internationales. C’est cette trajectoire qui explique pourquoi, lorsque les partenaires occidentaux ont cherché un acteur fiable pour accompagner la recomposition du Sahel, le Maroc ne s’est pas imposé par défaut, mais par préparation.

La diplomatie de la prévisibilité

Au cours des quinze dernières années, le Maroc s’est attaché à construire l’image d’un État capable de respecter ses engagements, tant sur le plan interne qu’externe. Cette ligne s’est traduite par une diplomatie sobre, structurée et prudente, évitant les prises de risque inutiles et les confrontations symboliques. Sous l’impulsion du ministre des Affaires étrangères Nasser Bourita, Rabat a privilégié une approche fondée sur la cohérence, la continuité et la lisibilité de ses positions.

Dans une région marquée par l’instabilité chronique, les ruptures institutionnelles et les volte-face stratégiques, cette prévisibilité est devenue un capital politique majeur. Elle a progressivement installé le Maroc dans la catégorie restreinte des partenaires sur lesquels il est possible de bâtir des stratégies de long terme.

L’économie comme levier d’influence stratégique

Le véritable vecteur de l’influence marocaine en Afrique n’a cependant pas été d’abord politique ou sécuritaire, mais économique. Le Maroc n’est pas entré sur le continent avec un discours de tutelle ou de leadership moral, mais avec une logique d’investissement et de partenariat. De Tanger à Dakar, de Rabat à Abidjan, il a développé un réseau dense d’intérêts économiques couvrant les secteurs bancaire, assurantiel, énergétique, des télécommunications, de la logistique et des infrastructures portuaires.

Cette implantation n’a pas seulement généré de l’influence directe ; elle a surtout permis au Maroc d’accumuler un capital de confiance auprès des élites africaines, qui y ont vu un acteur productif, créateur de valeur et porteur de stabilité, plutôt qu’un acteur idéologique ou un poids politique.

Plusieurs analyses économiques africaines et occidentales soulignent que le Maroc dispose aujourd’hui de l’un des réseaux bancaires transfrontaliers les plus étendus du continent dirigés par un pays d’Afrique du Nord, ainsi que d’une présence significative dans le secteur des télécommunications. Cette profondeur économique n’était pas une fin en soi, mais un outil au service d’une influence politique durable, fondée sur l’interdépendance plutôt que sur la contrainte.

Le gazoduc Maroc–Nigeria : un projet à portée continentale

Dans cette logique, le projet de gazoduc reliant le Nigeria au Maroc dépasse largement le cadre énergétique. Il constitue un instrument géopolitique structurant, redessinant les schémas d’interdépendance en Afrique de l’Ouest et positionnant le Royaume comme un acteur clé des équilibres de sécurité énergétique, tant africains qu’européens.

À Washington comme à Bruxelles, ce projet est perçu comme un indicateur de la capacité marocaine à penser à l’échelle continentale, en intégrant simultanément les impératifs de développement africain et les besoins stratégiques européens. Il illustre une approche pragmatique de la géopolitique de l’énergie, où l’infrastructure devient un levier de stabilité.

Stabilité interne et crédibilité sécuritaire

Sur le plan sécuritaire, le Maroc a bénéficié de deux atouts déterminants : une stabilité interne durable et des institutions professionnelles. Alors que plusieurs pays de la région ont été fragilisés par des coups d’État, des luttes internes et une érosion de la légitimité étatique, le Royaume a maintenu un modèle de gouvernance centralisée, doté d’une chaîne décisionnelle claire et d’appareils sécuritaires capables d’agir avec discrétion et efficacité.

Cette solidité a favorisé l’élargissement d’une coopération sécuritaire approfondie avec de nombreux partenaires, sans surenchère médiatique ni crispation politique. Un rapport du centre Euromed Security Watch a résumé cette réalité en affirmant que le Maroc est aujourd’hui le seul pays d’Afrique du Nord disposant des capacités institutionnelles nécessaires pour jouer un rôle durable dans la stabilisation du Sahel. Cette évaluation repose moins sur des considérations théoriques que sur des années de coopération opérationnelle et de respect des engagements.

Le Maroc, pivot d’un nouvel équilibre régional

À Paris comme à Washington, une conviction s’est progressivement imposée : l’Occident n’a plus besoin d’acteurs multipliant les discours sur la stabilité, mais de partenaires capables de la produire concrètement. La France, dont l’influence en Afrique de l’Ouest s’est fortement érodée après son retrait du Mali et du Niger, a trouvé dans le Maroc un partenaire en mesure de contribuer à la gestion du vide stratégique, en combinant sécurité, développement et intégration économique.

Ainsi, le Maroc n’apparaît plus comme une simple puissance régionale émergente, mais comme un pôle de confiance autour duquel se structurent de nouveaux arrangements géopolitiques. Un État capable de mobiliser des leviers économiques, de manœuvrer avec souplesse diplomatique et de disposer d’une légitimité opérationnelle dans un environnement aussi complexe que le Sahel.

Ce repositionnement n’est pas dirigé explicitement contre un acteur en particulier. Mais en politique internationale, une règle demeure constante : celui qui comble le vide finit par fixer les règles. Par son approche cumulative, sa prudence stratégique et sa capacité d’anticipation, le Maroc s’est progressivement installé parmi ceux qui contribuent à définir les paramètres de la phase géopolitique à venir dans le Sahel et au-delà.

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