La diplomatie marocaine à l’épreuve du temps long : continuité stratégique, influence cumulative et soft power maîtrisé

Par Bouchaib El Bazi

Il y a, dans la diplomatie marocaine contemporaine, une grammaire du temps long qui tranche avec les logiques de rupture, de surenchère ou de communication spectaculaire dominantes sur la scène internationale. Sous l’impulsion de Mohammed VI, le Maroc a privilégié une stratégie fondée sur la continuité, la discrétion et l’accumulation progressive de leviers d’influence. Une approche patiente, souvent sous-estimée à court terme, mais dont les effets structurels apparaissent aujourd’hui avec une clarté croissante.

Depuis plus de vingt-cinq ans, le royaume a méthodiquement consolidé ses positions diplomatiques, sécuritaires et économiques, en inscrivant son action extérieure dans une temporalité stratégique qui dépasse les cycles politiques conjoncturels. Le retour au sein de l’Union africaine en 2017, la reconnaissance explicite de l’initiative d’autonomie par le Conseil de sécurité à travers la résolution 2797, l’ouverture de plus de trente consulats étrangers dans les provinces du Sud, ou encore les investissements massifs dans les infrastructures stratégiques et sportives, illustrent une même logique : transformer des positions politiques en réalités structurelles irréversibles.

Cette analyse propose d’examiner comment cette diplomatie de constance a permis au Maroc de consolider le dossier du Sahara au niveau onusien, de se positionner comme acteur de stabilisation en Afrique et au Moyen-Orient, et de renforcer son soft power à travers le sport et les grands projets d’infrastructures, tout en mettant en lumière les défis qui conditionnent la durabilité de cette trajectoire.

Le Sahara marocain : de la proposition politique au référentiel international

Sur la question du Sahara, la stratégie marocaine s’est caractérisée par une constance rarement observée dans les conflits prolongés. Depuis la présentation de l’initiative d’autonomie en 2007, Rabat a travaillé à inscrire cette proposition dans la durée, non comme une solution parmi d’autres, mais comme le cadre unique, réaliste et opérationnel de règlement du différend.

Longtemps jugée prudente, cette démarche a fini par produire une inflexion majeure du traitement onusien du dossier. L’adoption de la résolution 2797 par le Conseil de sécurité marque un tournant décisif : pour la première fois, l’initiative marocaine y est explicitement consacrée comme la seule solution politique crédible et réaliste. L’absence d’opposition de la part des membres permanents confère à cette reconnaissance une portée multilatérale inédite, dépassant les soutiens bilatéraux ou les alliances circonstancielles.

Cette évolution s’appuie sur des indicateurs tangibles : ouverture de représentations consulaires à Laâyoune et Dakhla, investissements publics estimés à plus de 8 milliards d’euros dans les provinces du Sud sur la dernière décennie, intégration progressive du Sahara dans les chaînes de valeur régionales. Il ne s’agit pas d’une victoire juridique formelle, mais d’une consolidation structurelle du cadre de règlement, fondée sur la capacité d’une solution à s’imposer comme horizon unique de négociation.

Les enjeux actuels se situent désormais dans la phase d’opérationnalisation. Il s’agit de tirer parti du momentum diplomatique pour engager des négociations substantielles sur la base de l’autonomie, d’observer l’évolution du mandat de la Minurso désormais explicitement lié à l’avancement politique, et de transformer la clôture progressive du dossier en levier d’intégration régionale et de coopération transfrontalière.

Afrique et Moyen-Orient : une diplomatie de stabilisation pragmatique

Dans un environnement régional marqué par l’affaiblissement des États, la fragmentation sécuritaire et la crise des cadres multilatéraux traditionnels, le Maroc a opté pour une diplomatie de stabilisation fondée sur la continuité de l’engagement et la centralité du dialogue. Cette approche se distingue par le refus des postures idéologiques et une lecture pragmatique des équilibres régionaux.

Depuis son retour à l’Union africaine, le royaume a approfondi ses partenariats avec plus de quarante pays africains, dans les domaines sécuritaire, économique et religieux. La formation de plus de 2 000 imams africains à Rabat illustre une stratégie de prévention de la radicalisation privilégiant le traitement des causes structurelles plutôt qu’une réponse exclusivement coercitive.

Dans l’espace sahélien, l’Initiative Atlantique pour le Sahel et le projet de gazoduc Nigéria-Maroc – long de plus de 5 600 kilomètres – traduisent une vision fondée sur la connectivité, l’interdépendance énergétique et le développement partagé. Ces projets s’inscrivent dans une conception africaine de la sécurité, indissociable de l’intégration économique.

Au Moyen-Orient, la diplomatie marocaine se caractérise par une constance assumée. En tant que président du Comité Al-Qods, Mohammed VI maintient un engagement en faveur d’une solution politique au conflit israélo-palestinien, combinant action diplomatique, soutien humanitaire et préservation du patrimoine religieux. L’objectif n’est pas la médiation spectaculaire, mais la limitation des effets déstabilisateurs sur les équilibres régionaux.

La CAN et le sport comme instruments de soft power

Le sport constitue aujourd’hui l’un des vecteurs les plus visibles du soft power marocain. L’organisation de la Coupe d’Afrique des nations dépasse la simple dimension sportive pour devenir un outil de projection politique et symbolique. Depuis plus de quinze ans, le Maroc a investi plus de 5 milliards d’euros dans les infrastructures sportives et connexes : stades aux normes FIFA, réseaux de transport, capacités aéroportuaires et hôtelières.

Dans ce contexte, la CAN agit moins comme un point de départ que comme un accélérateur de politiques publiques déjà engagées. L’enjeu central réside dans l’expérience offerte : organisation, sécurité, fluidité logistique et qualité de l’accueil constituent les ressorts d’une diplomatie de l’image qui se joue autant dans la mémoire collective que dans les résultats sportifs.

Trois défis conditionnent toutefois la pérennité de cette stratégie : garantir un héritage social et territorial durable, accompagner une véritable éducation aux valeurs sportives en vue de la Coupe du monde, et articuler excellence infrastructurelle et culture du jeu, sans lesquelles le soft power demeure fragile.

Mohammed VI : un leadership discret fondé sur les résultats

Le style de leadership de Mohammed VI échappe aux codes du pouvoir spectaculaire. Il repose sur une retenue assumée, laissant les résultats parler d’eux-mêmes. Cette discrétion, parfois mal interprétée à l’extérieur, constitue pourtant l’une des singularités majeures de l’exercice du pouvoir au Maroc.

Les réussites diplomatiques et sportives sont perçues comme des accomplissements collectifs, renforçant un patriotisme à la fois joyeux et exigeant. Mais cette reconnaissance internationale s’accompagne d’attentes sociales accrues : éducation, santé, réduction des inégalités, qualité des services publics. Les chantiers engagés – extension de la protection sociale, numérisation des dispositifs, modernisation de l’État social – traduisent la volonté d’adapter cette stratégie externe à des exigences internes croissantes.

C’est peut-être là que réside l’originalité du « jeu d’échecs » marocain : avancer sans bruit, consolider sans ostentation, et accepter que chaque succès ouvre simultanément l’obligation d’aller plus loin.

 

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