Mohammed VI : le pouvoir du silence, ou la monarchie à l’épreuve du temps long
Bouchaib El Bazi
À la lecture de Mohammed VI, le mystère de Thierry Oberlé, une tentation s’impose : confondre discrétion et absence, retenue et opacité, silence et défaillance. Or, cette grille de lecture, profondément marquée par une vision occidentale du pouvoir, peine à saisir la singularité de la monarchie marocaine, son histoire, sa culture politique et sa fonction symbolique.
Car Mohammed VI n’est pas un dirigeant médiatique au sens moderne du terme. Il est le dépositaire d’une institution millénaire, dont la légitimité ne repose ni sur l’omniprésence ni sur la justification permanente, mais sur la continuité, l’arbitrage et l’incarnation.
Le silence n’est pas le vide
Présenter l’« absence » du roi comme une stratégie de retrait relève d’un contresens. Mohammed VI gouverne autrement : par délégation, par institutions, par arbitrage stratégique. Depuis 1999, le Maroc a connu des réformes profondes — réforme du Code de la famille, Instance Équité et Réconciliation, régionalisation avancée, investissements massifs dans les infrastructures, politique africaine ambitieuse, positionnement diplomatique affirmé sur la question du Sahara.
Aucun de ces chantiers n’est le fruit du hasard ou d’un pouvoir erratique. Ils s’inscrivent dans une vision de long terme, souvent exprimée non par des conférences de presse, mais par des discours structurants, des orientations stratégiques et des arbitrages décisifs. Le roi ne commente pas l’actualité : il la cadre.
Un pouvoir « absolu » ? Une lecture réductrice
Qualifier le système marocain de « pouvoir absolu » relève davantage du raccourci que de l’analyse. Certes, le roi concentre des prérogatives majeures — constitutionnelles, religieuses et stratégiques — mais il exerce aussi un rôle d’équilibre dans une société plurielle, traversée par des tensions sociales, régionales et idéologiques.
La monarchie marocaine n’est pas un vestige figé, mais un acteur d’adaptation. Elle a su préserver la stabilité du pays dans une région marquée par les effondrements étatiques, sans céder ni au chaos ni à l’autoritarisme brutal. Cette stabilité, souvent banalisée de l’extérieur, est vécue au Maroc comme un acquis fondamental.
La santé du roi : un faux débat politique
Faire du corps du souverain un objet d’analyse politique permanente est une dérive médiatique plus qu’un enjeu institutionnel. Mohammed VI continue d’exercer ses fonctions, de présider les Conseils des ministres, de trancher les grandes orientations et de représenter le Maroc sur la scène internationale.
Dans les monarchies constitutionnelles comme dans les républiques, la santé des dirigeants n’est pas un spectacle. Le Maroc n’échappe pas à cette règle, et le silence du Palais relève davantage du respect de la fonction que d’une volonté de dissimulation.
Vie privée et rumeurs : l’indigence du soupçon
L’évocation insistante de la vie intime du roi — divorce, choix personnels — révèle surtout une fascination déplacée. Ces éléments, qu’ils soient avérés ou non, n’ont jamais interféré avec la conduite de l’État, ni avec la stabilité des institutions.
Réduire l’analyse politique à l’exploration du privé est une facilité intellectuelle. Le Maroc se juge sur ses politiques publiques, ses choix stratégiques et sa trajectoire régionale, non sur les fantasmes projetés sur son souverain.
La fortune du roi : un angle biaisé
Oui, Mohammed VI est un roi riche. Mais réduire son rôle économique à une accumulation personnelle occulte une réalité essentielle : les groupes liés à la monarchie ont été des leviers d’investissement, de modernisation et de structuration de secteurs clés de l’économie nationale.
Dans un pays où l’État a longtemps été faible économiquement, l’implication royale a souvent servi de catalyseur, attirant capitaux, partenaires étrangers et projets structurants. La question n’est pas celle de la richesse, mais de son usage — et les indicateurs de développement, bien que perfectibles, témoignent d’un Maroc en transformation continue.
Un roi qui se dérobe… ou un roi qui dure
La question finale posée par le livre — que devient un royaume lorsque tout repose sur un souverain qui se dérobe ? — inverse la réalité. Le Maroc ne repose pas sur l’agitation permanente de son roi, mais sur sa capacité à incarner le temps long, la cohérence et l’unité.
Mohammed VI n’est pas un monarque absent. Il est un souverain qui refuse la spectacularisation du pouvoir. Dans un monde saturé de paroles creuses, ce choix, loin d’être une faiblesse, est peut-être l’une des dernières formes de souveraineté réelle.