La controverse récurrente sur le début du Ramadan en Europe : crise de décision, fragmentation religieuse et absence de référence scientifique
Bouchaib El Bazi
Chaque année, à l’approche du mois de Ramadan, les communautés musulmanes — et en particulier la diaspora marocaine en Europe — se retrouvent confrontées à la même controverse : celle de la détermination de son premier jour. Loin d’être un simple désaccord rituel, cette situation révèle une crise structurelle profonde, marquée par l’absence de courage décisionnel, la confusion des compétences et le déficit d’une autorité religieuse crédible, fondée sur des bases scientifiques et juridiques solides.
Décisions improvisées et affaiblissement de la crédibilité religieuse
En Belgique, le rôle du conseil scientifique local, présidé par Tahar Toujgani, suscite de nombreuses interrogations. Ces dernières années, plusieurs décisions relatives au début du mois de Ramadan ont été prises à l’issue d’échanges informels sur WhatsApp ou de réunions en visioconférence, consistant parfois à suivre passivement les annonces diffusées par certaines chaînes satellitaires arabes, notamment Al Jazeera, afin d’aligner le jeûne sur des pays comme l’Arabie saoudite, sans recours à une observation locale ni à une méthodologie scientifique rigoureuse.
Cette approche, fondée davantage sur la réaction que sur l’anticipation, fragilise la légitimité des institutions religieuses et nourrit un climat de confusion au sein des fidèles.
Le cas français : la décision astronomique et la question de l’autonomie
En France, Conseil Français du Culte Musulman, présidé par l’universitaire Mohammed Moussaoui, a annoncé, deux semaines à l’avance, que le début du Ramadan serait fixé au mercredi 18 février, sur la base exclusive des calculs astronomiques.
Si cette décision a le mérite de la clarté et de la prévisibilité, elle soulève néanmoins un débat de fond sur l’indépendance réelle de la référence religieuse musulmane en France. Certains observateurs estiment que cette orientation s’inscrit dans une logique d’alignement sur des modèles étrangers, notamment turcs, au détriment d’une réflexion théologique autonome, enracinée dans le contexte européen.
La Belgique face à l’ambiguïté institutionnelle
La situation belge apparaît encore plus complexe en raison d’une confusion persistante entre instances religieuses et organes administratifs. Le droit belge interdit toute ingérence de l’État dans les affaires religieuses, limitant son intervention aux aspects purement administratifs. En théorie, la détermination du début du Ramadan relève donc exclusivement des autorités religieuses.
Or, dans la pratique, cette responsabilité est diluée entre plusieurs structures — Conseil des musulmans, exécutifs représentatifs et conseils scientifiques — ce qui favorise l’inaction et le report permanent de la décision. Le conseil scientifique local, pourtant censé être indépendant, se retrouve paralysé par la recherche d’un consensus artificiel entre différentes composantes ethniques et doctrinales (Turcs, Albanais, Maghrébins), au détriment de la cohérence religieuse.
Le Conseil européen des oulémas marocains : une absence difficilement justifiable
Plus préoccupant encore est le silence du Conseil Européen des Oulémas Marocains, présidé par Mustapha Channadid. Plus d’un an après sa nomination, cette institution demeure largement absente des grands dossiers religieux touchant les musulmans d’Europe, en particulier celui de la fixation du début du Ramadan.
Cette inaction contraste fortement avec les attentes placées dans ce conseil, censé incarner une référence théologique structurée pour la diaspora marocaine, d’autant plus que son président ne bénéficie pas d’une nomination par dahir royal, ce qui aurait pu, paradoxalement, renforcer son autonomie décisionnelle.
Le modèle marocain : une référence scientifique et juridique ignorée
Dans ce contexte de désordre institutionnel, le modèle du Maroc s’impose comme une référence objective et cohérente. Géographiquement proche de l’Europe, le Royaume s’appuie sur un système d’observation du croissant lunaire reconnu pour sa rigueur, reposant sur plus de 350 stations d’observation, mobilisant magistrats, oulémas et services spécialisés de l’armée.
Contrairement à de nombreux pays, le Maroc procède à l’observation du croissant chaque mois, et non uniquement à l’occasion du Ramadan. Cette méthodologie, à la fois scientifique et conforme au droit musulman, a été saluée à plusieurs reprises par des médias internationaux, qui reconnaissent au Maroc une fiabilité exceptionnelle dans l’annonce des débuts de mois lunaires.
La persistance des divergences annuelles autour du début du Ramadan en Europe n’est ni accidentelle ni inévitable. Elle est le symptôme d’un déficit de leadership religieux, d’une peur assumée de trancher et d’un renoncement progressif à toute autorité scientifique crédible.
Tant que les institutions religieuses européennes continueront à privilégier des compromis politiques fragiles au détriment de la rigueur théologique et scientifique, les musulmans d’Europe resteront prisonniers d’un cycle de divisions inutiles, préjudiciables à la fois à leur cohésion interne et à leur crédibilité dans l’espace public européen.