Ramadan en version française : quand le jeûne commence… selon l’annonce

Bouchaib El Bazi

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En France, pays où l’on synchronise les trains à la seconde près et où l’on débat pendant des mois pour fixer une date de réforme, le mois de Ramadan a choisi cette année d’entrer par une porte résolument originale : en ordre dispersé. Ainsi, la Grande Mosquée de Paris a solennellement annoncé que le mercredi 18 février 2026 marquait le premier jour du jeûne, tandis que le Conseil français du culte musulman a, de son côté, fixé le début de Ramadan au jeudi 19 février 2026. Même pays, même communauté, mais deux calendriers spirituels.

Le débat n’a donc pas porté sur la spiritualité du mois sacré, mais sur une question nettement plus pragmatique : quel communiqué a-t-on lu en premier ? Le jeûne devient alors une affaire de référence institutionnelle. Certains ont entamé Ramadan dès mercredi, par fidélité à l’annonce parisienne. D’autres ont préféré attendre jeudi, par respect du cadre collégial. Et puis il y a ceux, nombreux, qui ont observé leurs voisins avant de trancher, dans un esprit de précaution… sociale.

La situation frôle parfois l’absurde au sein même des foyers. Dans une même famille, l’un jeûne déjà pendant que l’autre « se prépare encore ». Le dîner devient un espace de négociation théologique, et les enfants découvrent très tôt que l’unité religieuse peut parfaitement cohabiter avec une désunion calendaire. En France, la diversité n’est pas seulement culturelle : elle est désormais ramadanesque.

Sur le lieu de travail, la confusion prend une dimension presque administrative. Un salarié demande un aménagement d’horaires à partir de mercredi, son collègue fait la même demande à compter de jeudi. Les employeurs, déjà peu familiers avec les subtilités du calendrier lunaire, se retrouvent face à une question inédite : faut-il gérer Ramadan comme une conviction personnelle ou comme un événement collectif ? Et surtout, l’Aïd tombera-t-il un jour… ou deux ?

Ce qui devait être un moment d’unité et de recueillement se transforme ainsi en illustration parfaite d’un islam de France pluriel, poli, mais profondément fragmenté. Pas de crise, pas de clash, juste une coexistence tranquille de dates contradictoires, comme si le consensus avait été reporté à une prochaine observation… institutionnelle.

Et pour ceux qui continuent de croire qu’il s’agit d’un simple malentendu ou d’un défaut de coordination passager, une idée s’impose, de plus en plus partagée dans les milieux musulmans : cette divergence est voulue. Voulue non pas pour des raisons théologiques, mais pour des logiques de représentation et de pouvoir. L’annonce du début de Ramadan devient alors un acte de positionnement institutionnel, une démonstration d’autorité symbolique : nous sommes la référence, quitte à jeûner séparément. Le désaccord ne porte plus sur le croissant de lune, mais sur celui qui tient le micro et publie le communiqué en premier, même si le prix à payer est un Ramadan fragmenté au sein d’un même pays, d’une même communauté, et parfois d’un même lieu de travail.

Au fond, personne ne remet en cause la sincérité du jeûne, quel que soit le jour choisi. Mais une question, à la fois ironique et révélatrice, demeure : si l’on ne parvient pas à s’accorder sur le début de Ramadan dans un même pays, comment espérer une parole commune sur le reste ?

Ramadan moubarak à ceux qui ont commencé mercredi, Ramadan karim à ceux qui ont attendu jeudi, et bonne patience à ceux qui jeûnent… entre deux communiqués.

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