Condamnation de supporters sénégalais au Maroc : lecture juridique et enjeux de l’ordre public sportif
Bouchaib El Bazi
La justice marocaine a rendu, jeudi à Rabat, un verdict très attendu concernant les incidents survenus en marge de la finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), disputée à la mi-janvier dans la capitale marocaine. Dix-huit supporters sénégalais, détenus depuis ces événements, ont été condamnés à des peines allant de trois mois à un an de prison ferme, assorties d’amendes, pour des faits qualifiés de « hooliganisme ».
Des faits requalifiés sous l’angle pénal
Les prévenus comparaissaient devant le tribunal de première instance de Rabat, poursuivis pour des infractions englobant des violences contre les forces de l’ordre, des dégradations d’équipements sportifs, l’invasion de la pelouse et des jets de projectiles. Selon la décision judiciaire, neuf d’entre eux ont écopé d’un an de prison assorti d’une amende de 5.000 dirhams, six autres de six mois et 2.000 dirhams d’amende, tandis que les trois derniers ont été condamnés à trois mois de prison et 1.000 dirhams d’amende.
Ces sanctions s’inscrivent dans le cadre de la législation marocaine relative à la sécurité des manifestations sportives, qui prévoit des peines dissuasives en cas d’atteinte à l’ordre public. Les autorités judiciaires ont ainsi retenu une approche fondée sur la responsabilité pénale individuelle, indépendamment du contexte émotionnel propre à un événement sportif de grande ampleur.
Réactions de la défense et débat sur la proportionnalité
La sévérité des peines a toutefois suscité de vives réactions du côté de la défense. Me Patrick Kabou, avocat sénégalais inscrit au barreau du Gers en France, a dénoncé auprès de l’Agence France-Presse une décision « incompréhensible », estimant que ses clients serviraient de « boucs émissaires ». Une critique qui relance le débat sur la proportionnalité des sanctions et sur l’équilibre entre impératifs sécuritaires et garanties procédurales dans un contexte international.
Un autre prévenu, un ressortissant français d’origine algérienne poursuivi pour avoir lancé une bouteille d’eau, a été condamné à trois mois de prison et 1.000 dirhams d’amende. Son avocat, Me Jaouad Benaissi, s’est déclaré « triste et déçu », soulignant que le jugement avait été rendu après une délibération prolongée, intervenue le premier jour du mois de ramadan.
Un contexte sportif sous haute tension
Les incidents remontent au 18 janvier, lors de la finale opposant le Sénégal au Maroc. Le Sénégal s’était imposé 1-0 au terme d’un match marqué par de fortes tensions arbitrales. L’octroi d’un penalty au Maroc dans le temps additionnel, immédiatement après un but refusé au Sénégal, avait provoqué la colère de certains supporters sénégalais, conduisant à des tentatives d’envahissement de terrain et à des jets de projectiles.
Enjeux plus larges pour le football africain
Au-delà du cas d’espèce, cette affaire met en lumière les défis sécuritaires auxquels sont confrontés les grands événements sportifs en Afrique, ainsi que la nécessité d’une coopération accrue entre organisateurs, forces de l’ordre et instances sportives. Elle pose également la question de l’harmonisation des réponses judiciaires face au hooliganisme, dans un contexte où le football demeure un puissant vecteur d’émotions collectives et, parfois, de débordements.
Les avocats de la défense ont annoncé leur intention de faire appel, ouvrant ainsi une nouvelle phase judiciaire. Celle-ci sera suivie de près, tant par les observateurs du droit que par les acteurs du sport africain, soucieux de concilier fermeté judiciaire, respect des droits des prévenus et préservation de l’image des compétitions continentales.