Entre mission spirituelle et dérive marchande : les pratiques de financement de certaines mosquées en Belgique à l’épreuve de l’éthique et du droit

Bouchaib El Bazi

La question du financement des mosquées en Belgique suscite un débat croissant au sein de la communauté musulmane, notamment en raison de pratiques qui interrogent les fondements éthiques de l’action religieuse et les principes juridiques encadrant les associations cultuelles. Ce débat ne porte pas sur la légitimité du don volontaire, profondément ancré dans la tradition islamique, mais sur la transformation progressive de l’acte religieux en obligation financière implicite, voire en condition d’accès à la pratique cultuelle.

Dans son essence, la relation entre le fidèle et la mosquée repose sur la gratuité de l’acte spirituel et sur la charité consentie librement, sans contrainte morale ni pression sociale. Or, de nombreux témoignages convergents font état d’un glissement préoccupant : le fidèle se retrouve placé dans une situation où le paiement devient tacitement exigé, non comme un geste volontaire, mais comme une nécessité ressentie pour pouvoir prier ou bénéficier des services religieux.

Le problème ne réside donc pas dans l’appel aux dons en tant que tel, mais dans la substitution de la logique de la sadaqa par une logique de redevance informelle, transformant la pratique religieuse en transaction asymétrique. Cette évolution altère la nature même du fait religieux et crée un sentiment de contrainte incompatible avec les principes spirituels qu’elle est censée incarner.

Certaines mosquées auraient mis en place des mécanismes structurés de collecte, en s’appuyant sur des intermédiaires chargés de solliciter les fidèles de manière insistante, parfois en contrepartie de commissions pouvant atteindre 10 % des sommes collectées. Dans certains cas, la collecte ne se limite pas aux contributions monétaires, mais s’étend à des biens de valeur, tels que des bijoux, ce qui soulève de sérieuses interrogations quant à la légalité et à la moralité de telles pratiques.

Parallèlement, un nombre croissant de mosquées en Europe, et particulièrement en Belgique, semblent adopter un modèle de fonctionnement proche de celui d’entreprises commerciales. Cours payants de langue arabe, organisation d’omra et de pèlerinage à des tarifs élevés, activités éducatives monétisées, ou encore recrutement d’imams sous-payés, intégrés ensuite dans une stratégie de mobilisation financière fondée sur un discours émotionnel et culpabilisant : autant d’éléments qui participent à la marchandisation progressive de l’espace cultuel.

Cette évolution pose la question de la réification de la fonction religieuse, où l’imam devient un instrument d’une mécanique financière plutôt qu’un acteur autonome du discours spirituel. Elle fragilise également la confiance des fidèles et nourrit un sentiment de désenchantement, en particulier chez les jeunes générations, de plus en plus distantes vis-à-vis des institutions religieuses qu’elles perçoivent comme déconnectées des valeurs qu’elles revendiquent.

Ces interrogations sont d’autant plus légitimes que plusieurs mosquées bénéficient d’un financement public belge, en tant qu’associations sans but lucratif ou lieux de culte reconnus, en plus de soutiens financiers extérieurs, notamment en provenance de pays du Golfe. Dès lors, une question centrale s’impose : pourquoi le poids financier repose-t-il de manière disproportionnée sur le fidèle ordinaire, souvent issu de milieux socio-économiques modestes, malgré la multiplicité des sources de financement existantes ?

D’un point de vue juridique, les structures cultuelles reconnues sont tenues de respecter des principes fondamentaux de transparence financière, de non-contrainte et de distinction claire entre activités religieuses gratuites et prestations commerciales légalement encadrées. L’absence de mécanismes de contrôle efficaces, tant internes qu’institutionnels, favorise cependant des dérives qui portent atteinte à la crédibilité du fait religieux.

Sur le plan sociologique, ces pratiques contribuent à l’érosion du lien de confiance entre la communauté et ses institutions religieuses, accentuent les dynamiques de marginalisation symbolique et renforcent le désengagement d’une partie de la jeunesse musulmane, déjà confrontée à des enjeux identitaires complexes dans les sociétés européennes.

Il ne s’agit pas ici de remettre en cause le rôle central des mosquées ni de stigmatiser l’institution religieuse, mais d’appeler à une reconfiguration éthique et institutionnelle de leur gouvernance, fondée sur la transparence, le respect de la liberté du fidèle et la restauration du caractère non marchand de l’acte cultuel.

En définitive, l’avenir du lien entre la communauté musulmane et ses mosquées en Belgique dépendra de la capacité de ces dernières à réaffirmer leur vocation spirituelle, à rompre avec les logiques de rentabilité déguisée et à se prémunir contre toute instrumentalisation de la foi à des fins financières. Le lieu de culte ne saurait être assimilé à une entreprise : il demeure, par essence, un espace de gratuité, de dignité et de justice symbolique.

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