Les propos récemment attribués au ministre marocain de l’Industrie et du Commerce, Ryad Mezzour, ont provoqué une vive polémique sur les réseaux sociaux et au sein de la diaspora marocaine. En cause : une intervention filmée lors d’une rencontre avec l’Association des anciens élèves de l’École Centrale et de Supélec au Maroc, durant laquelle le ministre s’est exprimé sur l’investissement des Marocains résidant à l’étranger (MRE) dans un ton jugé abrupt, voire méprisant, par de nombreux observateurs.
Dans la séquence largement relayée, le ministre affirme que le Maroc n’a pas à « remercier » ses ressortissants de l’étranger lorsqu’ils investissent dans leur pays d’origine, estimant qu’il s’agit d’un acte naturel ne nécessitant ni accueil particulier ni reconnaissance spécifique. Une formulation accompagnée d’expressions familières, perçues comme déplacées dans un contexte institutionnel, qui a immédiatement suscité l’indignation d’une partie de l’opinion publique.
Une sortie en décalage avec la ligne officielle
Ce qui choque le plus, au-delà du fond du propos, c’est le décalage manifeste entre cette prise de parole et la doctrine officielle de l’État marocain à l’égard de sa diaspora. Depuis des années, les Marocains du monde occupent une place centrale dans les discours et les orientations stratégiques du Royaume, sous l’impulsion directe de Mohammed VI, qui n’a cessé de souligner leur rôle économique, diplomatique et culturel dans ses allocutions.
Pour de nombreux internautes, le ton employé par Ryad Mezzour ne reflète ni cette vision royale ni la reconnaissance institutionnelle dont bénéficient les MRE, régulièrement qualifiés de « richesse stratégique » et de partenaires à part entière du développement national.
Entre compréhension du message et rejet de la forme
À l’inverse, certaines voix ont tenté de relativiser la polémique, estimant que le ministre a voulu rappeler une évidence : le Maroc appartient à tous ses citoyens, qu’ils résident sur le territoire national ou à l’étranger, et l’acte d’investir dans son propre pays ne devrait pas être perçu comme un geste exceptionnel. Une lecture qui, sur le fond, trouve un certain écho auprès de ceux qui refusent une vision folklorisée ou saisonnière du lien à la patrie.
Cependant, même parmi ces défenseurs du « message », un consensus se dégage sur un point essentiel : la forme. Le langage politique, surtout lorsqu’il s’adresse à une catégorie aussi sensible et stratégique que la diaspora, exige retenue, pédagogie et respect. L’État ne parle pas comme un comptoir, rappellent-ils, et chaque mot prononcé par un ministre engage l’image et la crédibilité des institutions.
Les Marocains du monde, un capital stratégique incontournable
La controverse remet en lumière une réalité difficilement contestable : les Marocains résidant à l’étranger constituent l’un des piliers de l’économie et de la diplomatie marocaines. Par leurs transferts financiers, ils assurent une part substantielle des réserves en devises du pays. Par leurs investissements, notamment dans l’immobilier, le tourisme et l’industrie, ils dynamisent des régions entières. Par leurs compétences et leurs réseaux, ils participent au transfert de savoir-faire et à l’ouverture du Maroc sur les marchés internationaux.
Sur le plan diplomatique, ils représentent une force de « soft power » non négligeable, mobilisée en faveur des causes nationales, au premier rang desquelles la question de l’intégrité territoriale. Leur intégration réussie dans les sociétés d’accueil contribue également à améliorer l’image du Royaume à l’international.
Une question de cohérence politique
À l’heure où le nouveau modèle de développement appelle explicitement à une mobilisation accrue des compétences marocaines à l’étranger, chaque déclaration officielle à leur égard est scrutée avec attention. L’épisode Ryad Mezzour soulève ainsi une interrogation plus large : celle de la cohérence entre la vision stratégique de l’État et la communication de certains responsables gouvernementaux.
Car au-delà de la polémique conjoncturelle, c’est bien la qualité du discours public qui est en jeu. Dans un contexte de forte attente sociale et de compétition internationale pour attirer les talents et les capitaux, la reconnaissance symbolique reste un levier politique majeur. La minimiser, ou la mal formuler, peut coûter cher en confiance — une ressource aussi précieuse que les investissements eux-mêmes.