De la “Tamghrabit” identitaire à la “Tamghrabit” comme projet de développement : vers une relecture stratégique du concept

Bouchaib El Bazi

Dans un contexte marqué par les débats récurrents sur l’identité nationale et les défis du développement, une rencontre intellectuelle organisée par le Centre d’Études et de Recherches Aziz Belal a remis au cœur du débat public la notion de “Tamghrabit”, en appelant à dépasser son usage strictement identitaire pour en faire un véritable programme d’action au service du développement du Maroc.

Cette conférence, qui a réuni universitaires, chercheurs et acteurs politiques, a porté sur la nécessité de repenser la portée du concept, souvent mobilisé dans le discours culturel ou symbolique, afin de l’inscrire dans une vision stratégique capable d’accompagner les transformations économiques et sociales que connaît le Royaume.

Une identité en quête de traduction politique

Lors de cette rencontre, l’universitaire et analyste politique Abdelhak El Mesbahi a souligné que la “Tamghrabit” ne peut plus être réduite à une simple affirmation identitaire ou à un slogan culturel. Selon lui, le concept renvoie à un capital historique et civilisationnel accumulé au fil des siècles, mais qui reste encore insuffisamment exploité dans la formulation des politiques publiques.

Pour l’intervenant, le véritable enjeu consiste désormais à transformer cette référence culturelle en un cadre conceptuel structurant, capable d’orienter les choix stratégiques en matière de développement, de gouvernance et de cohésion sociale.

Dans cette perspective, la “Tamghrabit” pourrait devenir un socle normatif pour l’élaboration d’un modèle de développement enraciné dans les réalités historiques et culturelles du Maroc, tout en restant ouvert aux dynamiques de la mondialisation.

L’État national et la consolidation de la cohésion

Pour sa part, l’ancien responsable politique et intellectuel Mohamed Cheikh Biadillah a insisté sur la dimension historique du concept, rappelant que la formation de l’État marocain s’est toujours appuyée sur une capacité singulière à intégrer la diversité culturelle, linguistique et religieuse du pays.

Selon lui, la spécificité du modèle marocain réside précisément dans cette aptitude à transformer la pluralité identitaire en facteur de stabilité et de cohésion nationale, contrairement à d’autres expériences régionales marquées par des tensions identitaires.

Cependant, Biadillah estime que cette richesse symbolique doit aujourd’hui être mise au service d’un projet de développement cohérent, permettant de renforcer l’intégration sociale et territoriale dans un contexte de mutations rapides.

Tamghrabit et diaspora : un lien identitaire renouvelé

De son côté, Abdellah Boussouf, secrétaire général du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger, a mis l’accent sur la dimension transnationale du concept. Il a souligné que la “Tamghrabit” joue un rôle essentiel dans le maintien du lien culturel et identitaire entre le Maroc et sa diaspora, notamment en Europe.

Dans un monde marqué par la mobilité et la pluralité culturelle, ce concept peut constituer un vecteur puissant de cohésion symbolique, permettant aux Marocains de l’étranger de préserver leur attachement au Royaume tout en s’intégrant dans leurs sociétés d’accueil.

Boussouf a ainsi plaidé pour le développement de politiques culturelles, éducatives et médiatiques capables de transmettre les valeurs de la “Tamghrabit” aux nouvelles générations issues de l’immigration.

Une lecture critique de la narration identitaire

À contrepoint, l’intellectuel et chercheur Ahmed Assid a appelé à une relecture critique du concept, estimant que toute réflexion sur l’identité nationale doit s’inscrire dans une approche historique et sociologique ouverte.

Selon lui, l’identité marocaine s’est construite à travers des interactions multiples — amazighes, arabes, africaines et méditerranéennes — qui ont façonné une culture nationale plurielle et dynamique.

Pour Assid, reconnaître cette complexité est essentiel afin d’éviter toute vision figée de l’identité et de favoriser une approche inclusive et évolutive de la “Tamghrabit”.

Vers un cadre stratégique pour le développement

Au terme des discussions, un consensus semble émerger autour d’une idée centrale : la “Tamghrabit” possède un potentiel conceptuel considérable, mais son efficacité dépendra de sa capacité à se traduire en politiques publiques concrètes.

Dans un Maroc engagé dans une réflexion approfondie sur son modèle de développement, ce concept pourrait ainsi devenir un cadre de référence permettant d’articuler identité nationale, modernisation économique et cohésion sociale.

Dès lors, le passage de la “Tamghrabit” comme simple expression identitaire à la “Tamghrabit” comme projet stratégique de développement apparaît moins comme un changement sémantique que comme une nécessité politique et intellectuelle pour accompagner les mutations du Maroc contemporain.

 

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