Maroc – Golfe : quand la solidarité arabe devient une équation géostratégique de sécurité régionale
Bouchaib El Bazi
Dans un contexte régional marqué par une montée des tensions au Moyen-Orient, notamment après les attaques attribuées à l’Iran contre plusieurs États du Golfe, le Maroc a réaffirmé son positionnement au sein de l’équation sécuritaire arabe en exprimant un soutien clair à la stabilité et à la sécurité de la région du Golfe. Une position qui dépasse largement le cadre d’une solidarité politique classique et qui s’inscrit dans une vision géostratégique plus large selon laquelle la sécurité du Golfe fait désormais partie intégrante de l’architecture de sécurité du monde arabe.
Cette approche a été explicitée par le ministre marocain des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains résidant à l’étranger, Nasser Bourita, lors de la huitième réunion ministérielle conjointe entre le Maroc et les États du Conseil de coopération du Golfe, tenue par visioconférence. À cette occasion, le chef de la diplomatie marocaine a réaffirmé le soutien total du Royaume aux États du Golfe face à ce qu’il a qualifié d’agression iranienne injustifiée, soulignant que Rabat se tient aux côtés de ces pays dans toutes les mesures qu’ils jugent nécessaires pour défendre leur souveraineté, garantir leur sécurité et protéger leurs citoyens ainsi que les résidents sur leurs territoires.
Au-delà de la déclaration diplomatique, la portée de ce positionnement révèle une orientation stratégique claire. Pour Rabat, la relation avec les États du Golfe ne relève plus uniquement d’une solidarité circonstancielle, mais d’un partenariat stratégique multidimensionnel fondé sur la convergence des intérêts et l’unité des défis.
La sécurité du Golfe dans l’équation de la sécurité arabe
Dans un Moyen-Orient en pleine recomposition géopolitique, les menaces ne se limitent plus aux dimensions militaires classiques. Les crises contemporaines se déploient désormais sur plusieurs fronts : sécuritaire, économique, énergétique et technologique.
C’est dans cette logique que Nasser Bourita a insisté sur l’évolution du concept de sécurité nationale, désormais indissociable de la capacité des États à assurer leur résilience économique, à préserver leur stabilité sociale et à garantir l’approvisionnement de leurs populations en période de crise.
Cette approche reflète un changement profond dans la pensée stratégique arabe. Les questions liées à l’énergie, aux chaînes d’approvisionnement et à la sécurité alimentaire sont devenues des variables essentielles de la sécurité nationale. Dans les équilibres contemporains, la stabilité des États dépend autant de leur solidité économique que de leur capacité militaire.
La diplomatie royale et les messages de solidarité
Dans ce contexte, les appels téléphoniques effectués par le roi Mohammed VI à plusieurs dirigeants du Golfe à la suite des attaques iraniennes revêtent une signification politique particulière. Il ne s’agissait pas seulement d’un geste protocolaire, mais d’un signal stratégique indiquant que Rabat se tient aux côtés de ses partenaires dans les moments de crise.
Cette initiative illustre également la nature particulière des relations entre le Maroc et les monarchies du Golfe, des relations qui reposent à la fois sur des intérêts politiques convergents et sur des liens personnels de confiance entre les dirigeants.
Une vision déjà exprimée par le souverain marocain lors du sommet Maroc–Golfe de 2016, où il avait souligné que les relations entre Rabat et les pays du Golfe ne reposent pas uniquement sur des affinités culturelles ou religieuses, mais également sur une communauté de valeurs, d’intérêts et de défis, notamment dans le domaine sécuritaire.
Ce sommet avait marqué un tournant dans l’évolution du partenariat entre les deux parties, en amorçant une dynamique de coopération plus institutionnalisée, fondée sur des réunions régulières et des plans d’action communs.
Solidarité politique et intégration économique
De leur côté, les ministres des Affaires étrangères du Conseil de coopération du Golfe ont salué la position marocaine, estimant qu’elle reflète la profondeur des relations historiques qui unissent Rabat aux capitales du Golfe, ainsi que la spécificité des liens politiques et personnels entre le roi Mohammed VI et les dirigeants de ces États.
Ils ont également souligné que ce soutien contribue à renforcer les efforts communs visant à consolider la stabilité régionale et à approfondir le partenariat stratégique entre les deux parties.
Dans cette perspective, Nasser Bourita a annoncé la prolongation du plan d’action conjoint entre le Maroc et les États du Golfe pour la période 2025-2030, avec un accent particulier sur l’élargissement de la coopération économique et des investissements.
Le ministre marocain a également plaidé pour un rôle accru du secteur privé et des fonds souverains dans le financement de projets communs, afin de renforcer l’intégration économique et de consolider les bases du partenariat stratégique.
Une lecture géopolitique du positionnement marocain
Pour l’universitaire et spécialiste des relations internationales Khalid Chegraoui, cette réunion ministérielle conjointe témoigne d’un niveau élevé de confiance et de coordination entre Rabat et les capitales du Golfe. Le soutien marocain s’inscrit, selon lui, dans une vision stratégique visant à préserver la stabilité de l’ensemble de la région arabe.
Il souligne également que la présence de bases militaires américaines dans certains pays du Golfe ne peut en aucun cas servir de justification à des attaques contre ces États, d’autant plus que certains d’entre eux entretiennent parallèlement des relations diplomatiques avec Téhéran.
Vers une architecture arabe de sécurité plus cohérente
Dans cette perspective, le Maroc considère que la sécurité du Golfe constitue une composante de sa propre sécurité nationale, ce qui explique ses positions constantes en faveur des États du Golfe face aux menaces qui pèsent sur leur souveraineté et leur stabilité.
Au-delà de la solidarité politique, Rabat cherche à promouvoir une coopération arabe plus structurée face aux défis régionaux. Les mutations géopolitiques rapides qui traversent le Moyen-Orient rendent aujourd’hui indispensable une coordination stratégique accrue entre les États arabes.
Ainsi, le partenariat Maroc–Golfe tend progressivement à dépasser le simple cadre diplomatique pour s’inscrire dans une architecture régionale émergente fondée sur le partage des responsabilités dans la préservation de la stabilité régionale.
Dans un monde où les équilibres de puissance évoluent rapidement, le Maroc semble miser sur le renforcement de son rôle de partenaire stratégique fiable dans les équations de sécurité du monde arabe, en s’appuyant sur une diplomatie active et une vision politique où la solidarité arabe devient, plus que jamais, une nécessité géostratégique.