L’épidémie silencieuse

El Mehdi Talib

L’homme moderne sait nommer les fléaux. Il classe, il isole, il identifie. Il a donné un nom aux virus, traqué les bactéries, contenu les parasites. Il a reconnu la mouche tsé-tsé et apprivoisé ses ravages, déchiffré l’anophèle et contenu la fièvre qu’elle dissémine. À force de science et de patience, il a appris à voir l’invisible.

Et pourtant, une autre mouche lui échappe encore.

Cette mouche, certains l’appellent Anesthera.

On ne la voit presque jamais.
Elle ne bourdonne pas, ne se pose pas, ne laisse aucune trace sur la peau.
Mais son œuvre, elle, est partout.

On devine Anesthera dans les lieux où se décide le destin des peuples — salles closes, cartes étalées, silences lourds. Là où les mots pèsent plus que les vies, où les décisions se prennent à distance de la douleur. C’est là qu’elle circule, discrète, obstinée, et qu’elle inocule ce mal singulier que certains ont fini par nommer Apathéose.

Anesthera ne frappe pas au hasard.
Elle choisit ceux dont les mains tiennent celles des autres.

Et là où passe Anesthera, quelque chose cède.

Ce n’est ni la raison, ni même l’intelligence. C’est plus profond, plus fragile : la faculté de reconnaître en l’autre un semblable. Une érosion lente, presque imperceptible, jusqu’à ce que la présence humaine en face ne soit plus qu’une abstraction. Sous l’effet d’Apathéose, l’empathie s’éteint sans bruit, comme une flamme que l’air abandonne.

Alors les visages se figent.
Les regards se refroidissent.
Les mots deviennent des outils, précis, tranchants, sans reste.

Sous l’effet de ce virus, la décision cesse d’être habitée. Elle devient pure mécanique. On bombarde, on envahit, on écrase — non plus dans l’emportement, mais dans une étrange sérénité, presque administrative. Des villes disparaissent comme s’effacent des annotations sur une carte. Des vies s’additionnent en colonnes. La mort se compte, se planifie, se justifie.

On invoque la sécurité, l’équilibre, la nécessité.
Le droit est convoqué, puis congédié.
L’ordre international, proclamé universel, devient une variable d’ajustement.

Et le monde regarde.

Il regarde avec lucidité, souvent avec tristesse. Il sait. Il lit, il commente, il analyse. Mais il demeure à distance, comme séparé de lui-même par une paroi invisible. Car Anesthera ne se contente pas d’atteindre ceux qui décident. Elle diffuse aussi, dans l’air du temps, une forme plus subtile encore d’Apathéose.

Un souffle imperceptible.

Ce n’est pas la violence qu’il propage, mais son contraire : une paralysie douce, une fatigue du courage. Les consciences ne se ferment pas, elles s’alourdissent. La volonté ne disparaît pas, elle s’ajourne. On perçoit, on comprend — mais on n’agit plus.

Ainsi naît le second versant de l’épidémie.

Les témoins restent. Ils voient les villes tomber, les peuples fuir, les cris traverser les écrans. Ils disent parfois l’injustice, dénoncent, s’indignent. Puis le mouvement s’épuise. Les mots se raréfient. La vie reprend ses droits. Et avec elle, une forme d’oubli.

Ils ne sont ni indifférents ni cruels.
Ils sont simplement empêchés.

Comme retenus au bord d’un geste qu’ils n’accomplissent pas.

C’est là, peut-être, que réside la victoire la plus accomplie d’Anesthera.

Car le mal ne se loge pas seulement dans l’acte de ceux qu’Apathéose a vidés de leur humanité. Il prospère surtout dans l’intervalle — ce moment suspendu où celui qui pourrait s’interposer ne le fait pas. Dans cette zone grise où la conscience subsiste, mais n’engage plus le corps.

D’un côté, ceux qu’Anesthera livre à la froideur du calcul.
De l’autre, ceux qu’elle condamne à ressentir sans agir.

Entre les deux, le monde se défait.

Et la Terre garde les traces de cette lente contamination : des ruines qui s’étendent, des routes d’exil, des mémoires fracturées.

L’homme, fidèle à lui-même, continue de chercher. Il scrute, il invente, il perfectionne ses instruments. Il veut comprendre, localiser, capturer. Mais rien ne se laisse saisir. Ni Anesthera, ni Apathéose.

Peut-être parce que cela ne relève pas du vivant tel qu’il le connaît.

Peut-être parce que ce virus et sa messagère ne viennent pas d’ailleurs.

Peut-être naissent-ils, tout simplement, chaque fois que l’homme oublie
que l’autre est son semblable.

 

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