Espagne–Maroc : la constance stratégique de Madrid face aux turbulences du dossier saharien

Bouchaib El Bazi

Bruxelles : Quatre années après la lettre historique adressée par Pedro Sánchez à Mohammed VI, la position de l’Espagne sur la question du Sahara marocain semble s’inscrire dans une continuité stratégique assumée. Malgré les pressions internes, les critiques partisanes et les tentatives d’influence émanant de cercles favorables à la thèse séparatiste, Madrid maintient son soutien à l’initiative marocaine d’autonomie, qualifiée de « base la plus sérieuse, réaliste et crédible » pour parvenir à une résolution durable du différend.

Ce positionnement, loin d’être conjoncturel, traduit une inflexion profonde de la doctrine diplomatique espagnole. Depuis 2022, et à la suite du rapprochement bilatéral scellé lors de la visite de Sánchez à Rabat, l’Espagne a progressivement réintégré la dimension sécuritaire et géostratégique dans son analyse du voisinage sud. Dans cette optique, la stabilité du Maroc apparaît désormais comme un levier central pour la sécurité de la Méditerranée occidentale et, par extension, de l’espace européen.

Les observateurs notent que cette constance ne relève pas uniquement d’un calcul diplomatique, mais d’une lecture pragmatique des équilibres régionaux. En soutenant l’initiative d’autonomie, Madrid aligne ses intérêts nationaux avec une solution politique portée dans le cadre des Nations Unies, tout en consolidant un partenariat stratégique multidimensionnel avec Rabat — qu’il s’agisse de coopération migratoire, énergétique ou sécuritaire.

Pour la politologue Chérifa Lemouir, cette orientation traduit « une clarification de la vision stratégique espagnole, désormais fondée sur les impératifs de sécurité et de stabilité régionale ». Selon elle, « l’Espagne intègre pleinement le fait que toute déstabilisation en Afrique du Nord aurait des répercussions directes sur l’équilibre européen ». Dans ce contexte, le soutien au plan marocain d’autonomie s’inscrit dans une logique de prévention des risques plutôt que dans une simple posture diplomatique.

Ce choix stratégique s’explique également par une mémoire historique encore vive. Ancienne puissance administrante des provinces du Sud jusqu’en 1975, l’Espagne demeure un acteur indirectement concerné par l’évolution du dossier. Cette responsabilité historique renforce, chez les décideurs madrilènes, la nécessité de privilégier une solution réaliste et durable, capable de clore un conflit régional qui perdure depuis plusieurs décennies.

Sur le plan opérationnel, cette ligne a été réaffirmée à plusieurs reprises par José Manuel Albares, notamment lors de ses échanges avec Nasser Bourita. Madrid reconnaît explicitement l’importance stratégique du Sahara pour le Maroc, ainsi que le sérieux des efforts déployés par le Royaume dans le cadre onusien pour parvenir à une solution mutuellement acceptable.

L’attitude espagnole s’inscrit, par ailleurs, dans une dynamique internationale plus large, impulsée par Rabat sous l’impulsion de Mohammed VI. Depuis la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara en décembre 2020, plusieurs États ont réévalué leur position, contribuant à un glissement progressif des équilibres diplomatiques en faveur du Maroc. L’Espagne, suivie par France, s’est inscrite dans cette tendance malgré les tensions récurrentes avec Algérie, dont les tentatives de pression diplomatique n’ont pas infléchi les orientations européennes majeures.

En définitive, la persistance du soutien espagnol au plan d’autonomie marocain révèle une mutation plus large des logiques géopolitiques en Méditerranée occidentale. Entre réalisme stratégique, impératifs sécuritaires et redéfinition des alliances régionales, Madrid semble avoir fait le choix d’une stabilité assumée — au risque de tensions ponctuelles, mais avec la conviction que la résolution du différend saharien passe désormais par des solutions pragmatiques, adossées à des équilibres de puissance durablement redessinés.

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