Quand le “fabricant de scandales” découvre qu’il n’était qu’un intermédiaire : éléments pour une sociologie du réveil tardif
Dans les marges agitées de l’espace médiatique contemporain, certaines trajectoires individuelles finissent par incarner, à elles seules, les dérives d’un écosystème entier. Le cas de Hicham Jirando s’inscrit précisément dans cette catégorie : celle des figures qui, à force de prétendre dévoiler des vérités cachées, finissent par exposer… leur propre vulnérabilité.

Le retournement est presque pédagogique. Après des années de diffusion de contenus accusatoires, souvent présentés comme des “révélations”, l’intéressé semble découvrir — tardivement — qu’il opérait moins comme une source que comme un canal. Autrement dit, non pas un producteur d’information, mais un simple relais, voire un amplificateur de narratifs élaborés en amont.
Ce qui frappe, au-delà du constat, c’est le moment choisi pour cette prise de conscience. Car entre-temps, les effets ont déjà été largement produits : des individus issus de la diaspora marocaine en Belgique se sont retrouvés exposés à des campagnes de mise en cause publique, parfois sans fondement vérifiable, dans un climat où l’accusation précède souvent la preuve.
Du dévoilement à l’instrumentalisation
La relecture proposée aujourd’hui par Jirando laisse entrevoir un mécanisme bien connu des sciences sociales : celui de l’instrumentalisation par circulation d’informations orientées. Les “données” qu’il diffusait apparaissent, dans cette nouvelle grille d’analyse, comme des fragments soigneusement construits, destinés moins à informer qu’à nuire.
Dans ce dispositif, le nom de Abdelaziz Saret émerge comme un point nodal. Présenté comme une source privilégiée, il incarnerait cette figure du “producteur invisible” qui alimente le circuit informationnel tout en restant en retrait. Une configuration presque classique : d’un côté, l’émetteur exposé (le diffuseur en ligne) ; de l’autre, les fournisseurs d’éléments, souvent motivés par des logiques de rivalité ou de repositionnement interne.
L’architecture est simple, mais redoutablement efficace : une information, même fragile, acquiert une forme de légitimité dès lors qu’elle est médiatisée avec assurance.
La fabrique du soupçon
L’évocation de Salah Chalaoui dans ce contexte illustre parfaitement ce que l’on pourrait qualifier de “fabrique du soupçon”. Une accusation, une insinuation, une mise en récit — et le doute s’installe, souvent durablement.
Dans sa séquence actuelle, Jirando semble suggérer que ces contenus relevaient d’une orchestration plus large, où les frontières entre information, rumeur et stratégie personnelle deviennent poreuses. L’hypothèse d’une production délibérée de contenus diffamatoires, évoquée a posteriori, interroge moins sur sa véracité immédiate que sur les conditions qui ont permis leur diffusion initiale sans filtre.
Une diaspora prise en étau
Au cœur de cette dynamique, la diaspora marocaine, notamment à Bruxelles, apparaît comme un terrain particulièrement vulnérable. Non pas en raison d’une fragilité intrinsèque, mais du fait d’une exposition accrue à des circuits d’information hybrides, où réseaux sociaux, engagements associatifs et rivalités personnelles s’entrecroisent.
Ce type d’“information parallèle” produit des effets bien au-delà du simple discrédit individuel. Il installe un climat de suspicion généralisée, fragilise les liens communautaires et brouille les repères entre légitimité institutionnelle et parole informelle.
Le réveil : lucidité ou stratégie ?
Reste une question centrale : comment interpréter ce retournement discursif ? S’agit-il d’une véritable prise de conscience, d’un moment de lucidité tardive face aux mécanismes manipulatoires ? Ou bien d’une tentative de reconfiguration narrative dans un contexte marqué par la multiplication des contestations et des recours judiciaires ?
Car toute autocritique publique, dans ce type de configuration, est aussi un acte stratégique. Elle redéfinit les rôles, redistribue les responsabilités et, parfois, déplace la focale.
Pour une régulation de l’espace informel
Au-delà des personnes, cette séquence met en lumière un enjeu structurel : celui de la régulation des espaces médiatiques non institutionnels. Lorsque la parole se libère sans cadre, elle gagne en spontanéité ce qu’elle perd en fiabilité.
Dès lors, la question n’est plus seulement de savoir qui a dit quoi, mais dans quelles conditions ces paroles circulent, sont amplifiées, puis, parfois, démenties.
En définitive, l’affaire illustre une vérité presque triviale, mais souvent oubliée : dans l’économie contemporaine de l’attention, celui qui croit manipuler l’information peut, à tout moment, découvrir qu’il en était le premier vecteur… sinon la première victime.