Benkirane, ou l’art de gouverner… par les larmes
Dans un Maroc où le citoyen compte ses dirhams plus qu’il ne compte les saisons, voilà que Abdelilah Benkirane refait surface, sourire en coin et verbe facile, pour annoncer – sans frémir – son ambition de redevenir chef du gouvernement. Comme si la mémoire collective n’était qu’un disque dur qu’un bon discours populiste suffirait à reformater.
Présenté par ses fidèles comme “l’homme providentiel”, Benkirane incarne surtout une époque que beaucoup de Marocains préféreraient archiver définitivement. Mais il faut lui reconnaître un talent rare : celui de transformer des décisions impopulaires en récits héroïques, et des reculs sociaux en prétendues réformes courageuses.
Car enfin, que reste-t-il de son passage aux affaires sinon une série de mesures qui ont durablement fragilisé le pouvoir d’achat ? La fameuse “réforme” de la caisse de compensation, vendue comme une nécessité économique, s’est traduite par une flambée des prix des carburants, sans amortisseur social digne de ce nom. Résultat : une classe moyenne prise en étau, et des catégories populaires livrées à elles-mêmes.
Sur le front social, le bilan est tout aussi édifiant. Refus de tenir des engagements hérités des gouvernements précédents, mépris affiché pour les diplômés chômeurs en sit-in à Rabat, et, cerise sur le gâteau, l’instauration des ponctions sur salaires des grévistes. Une première dans l’histoire politique récente du pays, où le droit de grève s’est vu subtilement transformé en luxe coûteux.
Quant à la réforme des retraites, elle a été menée avec une logique implacable : travailler plus longtemps, cotiser davantage, et espérer toucher moins. Le tout, bien sûr, enveloppé dans un discours moralisateur où l’effort est toujours demandé aux mêmes.
Dans l’éducation, la séparation entre formation et recrutement a produit une génération de diplômés qualifiés… pour attendre. Attendre un concours, attendre un poste, attendre un avenir. Pendant ce temps, la santé s’ouvrait progressivement aux logiques du privé, transformant un droit fondamental en marché prometteur.
Et que dire de la gouvernance ? Une architecture gouvernementale hypertrophiée, des portefeuilles éclatés, des doublons ministériels à peine dissimulés : un exécutif qui ressemblait davantage à un exercice d’équilibrisme partisan qu’à une machine à produire des politiques publiques efficaces.
Mais au-delà des chiffres et des décisions, il y a le style Benkirane. Un mélange de prêche, d’humour approximatif et de mise en scène émotionnelle. L’homme qui n’hésite pas à convoquer le registre religieux pour justifier des choix politiques, à jurer pour convaincre, et à pleurer pour désarmer la critique. Une stratégie où la larme tient lieu d’argument, et où l’émotion remplace le bilan.
Aujourd’hui, en se rêvant à nouveau à la tête du gouvernement, Benkirane ne propose ni autocritique sérieuse, ni révision de son héritage. Il parie encore sur une chose : l’oubli. L’oubli des décisions impopulaires, l’oubli des promesses non tenues, l’oubli d’un quinquennat qui a laissé des traces bien réelles.
Reste à savoir si les Marocains sont prêts à revoir ce spectacle, ou s’ils ont enfin compris que, derrière les grandes tirades et les larmes soigneusement dosées, il n’y avait pas un sauveur… mais un illusionniste politique.