À force de vouloir lire la politique dans les lignes de touche, certains finissent par rater… les lignes du règlement.
À la veille de la clôture de la phase de groupes de la Coupe d’Afrique des Nations 2025, un étrange phénomène s’est invité dans le débat sportif , la découverte tardive des règles. Une révélation brutale, presque traumatisante, pour ceux qui semblaient convaincus que le football africain se réécrit à huis clos, selon les humeurs géopolitiques du moment.
La sortie de Hafid Derradji, commentateur algérien bien connu, s’inscrit dans cette veine. En suggérant que la configuration du tableau final aurait été pensée pour « avantager » le Maroc, pays hôte, il n’a pas tant livré une analyse qu’un soupçon. Un soupçon lourd, grave… et remarquablement mal renseigné.

Selon cette lecture, certains premiers de groupes hériteraient de meilleurs troisièmes, quand d’autres — notamment l’Algérie — seraient contraints d’affronter des deuxièmes. Traduction implicite , une « main invisible » aurait discrètement orienté le destin du tournoi. Une accusation sérieuse, qui aurait mérité une chose simple mais manifestement superflue : l’ouverture du règlement.

Le scandale du règlement… publié à l’avance
La mécanique de la CAN 2025 est pourtant d’une banalité désarmante. Six groupes, seize qualifiés, un tableau prédéfini avant le coup d’envoi. Rien de clandestin, rien de modulable selon l’humeur de l’hôte. Le format à 24 équipes, instauré depuis plusieurs éditions, repose précisément sur cette architecture : six premiers, six deuxièmes et quatre meilleurs troisièmes, redistribués selon un schéma fixé à l’avance par la CAF.
Ce rappel élémentaire n’est d’ailleurs pas venu du Maroc, ni d’une instance continentale soupçonnable de parti pris, mais d’Algérie même. Des journalistes sportifs algériens, notamment sur El Heddaf TV, ont pris la peine d’expliquer ce que tout observateur attentif savait déjà : aucune équipe n’a été « favorisée », aucun groupe n’a été « piégé ». Le tournoi applique simplement… ses propres règles.
Le problème n’est donc pas la configuration du tableau. Le problème, manifestement, est la surprise feinte face à un règlement qui n’a jamais changé.
L’amnésie comme ligne éditoriale
Car l’ironie est cruelle. En 2019, lors de la CAN en Égypte — première édition disputée avec 24 équipes — l’Algérie avait elle-même évolué dans ce cadre exact. Même format, même logique, même tableau. Les Fennecs, premiers de leur groupe, avaient affronté la Guinée, qualifiée parmi les meilleurs troisièmes, en huitièmes de finale.
À l’époque, aucun micro ne s’était élevé pour dénoncer une manipulation. Aucun plateau n’avait évoqué une CAF aux ordres. Le règlement était alors perçu comme ce qu’il était : un cadre sportif accepté par tous. Ce qui était parfaitement normal en 2019 devient soudainement suspect en 2025. Non parce que les règles ont changé — elles sont identiques — mais parce que le décor, lui, a changé.
Difficile, dans ces conditions, de dénoncer aujourd’hui un système dont on a bénéficié hier sans donner l’impression que l’indignation est à géométrie variable.
Le réel, cet invité encombrant
Autre élément qui fragilise la thèse du complot : la réalité du terrain. Depuis le début de la CAN 2025, l’organisation marocaine est largement saluée pour sa fluidité, la qualité de ses infrastructures et son sens de l’accueil. Y compris par des supporters algériens présents dans les stades, dont les témoignages circulent abondamment sur les réseaux sociaux.
Stades modernes, axes routiers efficaces, fan-zones animées, ambiance populaire : l’expérience vécue contredit frontalement le récit anxiogène entretenu par certains médias. Le réel, décidément, manque de discipline narrative.
Quand la mise en scène trahit le malaise
Même la scénographie médiatique en dit long. Certains envoyés spéciaux ont choisi de se tenir à distance du cœur organisationnel de la compétition, évitant soigneusement le Main Media Centre de la CAF à Rabat. Décors sombres, cadrages serrés, absence quasi totale de la capitale marocaine à l’écran : une discrétion géographique qui ressemble moins à un hasard qu’à une ligne éditoriale.
Peine perdue. Les images de Rabat, des stades pleins et de la ferveur populaire circulent déjà, librement, hors montage et hors commentaire. La CAN 2025 se raconte toute seule, par ceux qui la vivent.
Le football, cet indiscipliné
Au final, cette polémique n’aura eu qu’un mérite : rappeler que le football résiste mal aux tentatives de manipulation discursive. Les textes finissent par rattraper les narratifs, et les faits par fissurer les soupçons.
En voulant faire du règlement un outil politique, certains commentateurs ont surtout réussi à exposer les limites de leur propre crédibilité. La CAN 2025, elle, poursuit son chemin, portée par le jeu, l’adhésion populaire et une organisation qui parle d’elle-même.
Le reste n’est pas débat. C’est du bruit.