Réveillon à la sauce Tebboune : quand le discours officiel fabrique des miracles et redessine la carte du monde
Bouchaib El Bazi
À l’heure où les Algériens terminaient une année marquée par l’inflation, la pénurie et une lassitude sociale palpable, le président Abdelmadjid Tebboune a choisi de leur offrir, pour le réveillon, un cadeau immatériel mais généreux : un discours fleuve peuplé d’exploits industriels inexistants et de géographie revisitée.
Devant les députés et membres du Conseil de la nation, le mardi 30 décembre, le chef de l’État n’a pas tant dressé le bilan de 2025 qu’il n’a présenté la bande-annonce d’une Algérie parallèle, prospère, innovante et médicalement autosuffisante — une Algérie que seuls les discours officiels semblent fréquenter.
L’Algérie, nouvelle puissance pharmaceutique mondiale
Dans une envolée lyrique parfaitement assumée, Abdelmadjid Tebboune a affirmé que l’Algérie produisait désormais des « médicaments complexes que même de grandes puissances ne fabriquent pas », plaçant ainsi le pays dans un club ultra-restreint de cinq nations détenant les secrets de cette industrie stratégique.
Aucune source, aucun critère, aucun nom de pays n’a été cité. Mais dans l’univers du discours présidentiel, l’assertion tient lieu de démonstration, et l’applaudissement parlementaire fait office de validation scientifique.
Mieux encore : l’Algérie serait, selon le président, le seul pays au monde capable de produire à la fois l’insuline et les dispositifs de dépistage du diabète. Une exclusivité mondiale passée jusque-là inaperçue par l’Organisation mondiale de la santé, les laboratoires internationaux et… la réalité.
L’instant géopolitique : naissance de la « République de Constantine »
Le moment le plus mémorable du discours ne fut toutefois ni médical ni industriel, mais géographique. Évoquant les pays producteurs d’insuline, le président cita, sans ciller, « l’État de Constantine ».
La surprise fut totale, mais la réaction inexistante : aucun député ne sourcilla, aucun correctif ne fut apporté. La salle applaudit. Constantine venait de changer de statut en direct, preuve que dans l’Algérie officielle, les frontières ne sont pas figées : elles s’adaptent au discours.
Quand l’illusion remplace la politique industrielle
Derrière la satire involontaire se cache une réalité plus sérieuse : l’amalgame entretenu entre conditionnement local de produits importés et véritable souveraineté industrielle. Comme de nombreux pays émergents, l’Algérie développe une industrie pharmaceutique embryonnaire, souvent basée sur l’importation de matières premières ou de principes actifs.
Transformer cette étape — respectable mais limitée — en « leadership mondial » relève moins de la communication que de la fiction économique. Les grands producteurs mondiaux d’insuline et de dispositifs médicaux opèrent depuis des décennies dans des chaînes intégrées de recherche, développement, essais cliniques et innovation continue. Faire abstraction de cet écosystème, c’est confondre ambition et réalité.
Longévité présidentielle, indicateur de prospérité ?
Dans un autre passage marquant, Abdelmadjid Tebboune a invoqué l’espérance de vie comme preuve du bien-être national, affirmant qu’elle aurait atteint 77 ans. Puis, dans un geste théâtral, il s’est désigné lui-même comme exemple vivant, suscitant de nouveaux applaudissements.
Le raisonnement est audacieux : la longévité du dirigeant comme baromètre de la santé du peuple. Une approche que les Algériens connaissent bien, eux qui observent depuis des décennies une élite politique et militaire vieillissante, solidement installée au sommet de l’État, tandis que la jeunesse peine à se projeter dans l’avenir.
Réseaux sociaux : le malaise plus que le rire
Les réactions n’ont pas tardé. Sur les réseaux sociaux, l’ironie a dominé, souvent teintée d’embarras. Ce n’est pas tant la caricature qui choque que le décalage abyssal entre le discours officiel et l’expérience quotidienne.
Pour de nombreux Algériens, l’épisode dépasse la simple gaffe : il symbolise une crise de crédibilité, lorsque la parole présidentielle semble déconnectée de toute vérification minimale.
L’Algérie nouvelle, version narrative
Ce discours du réveillon n’était pas un accident isolé, mais l’illustration d’un mode de gouvernance fondé sur la fabrication du récit plutôt que sur la production de résultats. Une Algérie où les villes deviennent des États, où les capacités limitées se muent en monopoles mondiaux, et où la répétition remplace la preuve.
Reste une certitude : si les discours peuvent réécrire la réalité pendant quelques heures, les peuples, eux, vivent dans la durée. Et la mémoire collective, contrairement aux applaudissements de circonstance, ne s’efface pas au changement d’année.