Bruxelles : Alors que le Maroc s’apprête à renouer avec l’un de ses rituels politiques les plus familiers — les élections législatives prévues le 23 septembre 2026, conformément au décret adopté par le Conseil du gouvernement sur la base de la loi organique n°53.25 relative à la Chambre des représentants — une question ancienne refait surface avec une étonnante régularité. Une question qui, à force d’être posée à chaque échéance électorale, semble s’être installée dans les coutumes politiques implicites du pays : les Marocains du monde ont-ils droit à une citoyenneté pleine et entière… ou à une citoyenneté à crédit ?
À première vue, le Maroc affiche pourtant une grande fierté vis-à-vis de sa diaspora. Les discours officiels la célèbrent, les institutions louent son rôle et les rapports économiques rappellent régulièrement l’importance stratégique de ses transferts financiers. Depuis des années, les Marocains résidant à l’étranger figurent parmi les principaux soutiens de l’équilibre financier national. Dans le langage feutré des économistes, ils sont souvent décrits comme les « sauveteurs silencieux » de l’économie marocaine.
Mais cette reconnaissance économique ne trouve pas toujours son équivalent dans l’architecture politique. Car lorsqu’il s’agit de participation démocratique, ces mêmes millions de citoyens deviennent une catégorie singulière : omniprésents dans les discours, curieusement absents dans les institutions.
Autrement dit, la citoyenneté marocaine semble parfois se mesurer en kilomètres — ceux qui séparent Casablanca de Bruxelles ou de Paris.
Une Constitution avancée… et une application hésitante
La Constitution marocaine consacre pourtant clairement le principe d’égalité entre tous les citoyens, qu’ils résident à l’intérieur ou à l’extérieur du territoire national. Les discours royaux successifs ont également insisté à plusieurs reprises sur la nécessité de garantir aux Marocains du monde une citoyenneté pleine, incluant notamment la participation politique et la représentation parlementaire.
Mais entre le texte constitutionnel et sa traduction institutionnelle, il existe un espace bureaucratique considérable. Une distance qui, dans certains cas, semble plus grande encore que celle qui sépare les communautés marocaines d’Europe de leur pays d’origine.
C’est là que se loge la principale contradiction du débat actuel : comment revendiquer une démocratie inclusive tout en laissant plus de 15 % du corps national en dehors de la représentation parlementaire ?
Dans ces conditions, la démocratie marocaine semble parfois pratiquer une forme subtile « d’économie politique de la citoyenneté » : une participation complète pour certains, une participation symbolique pour d’autres.
L’exclusion politique et ses effets
La question dépasse largement le cadre juridique. L’exclusion politique des Marocains résidant à l’étranger entraîne inévitablement des conséquences sociales et symboliques. Parmi celles-ci figurent notamment l’érosion progressive de la confiance dans les institutions et le développement d’un sentiment de citoyenneté incomplète, particulièrement chez les nouvelles générations issues de la diaspora.
Paradoxalement, cette situation prive également le Maroc d’un atout considérable. Car la diaspora marocaine regorge de compétences ayant acquis, dans leurs pays d’accueil, une expérience précieuse dans les domaines de la gouvernance, de l’administration publique ou encore de la pratique démocratique.
Ainsi, tandis que de nombreux États rivalisent d’ingéniosité pour mobiliser les compétences de leurs expatriés, le Maroc semble encore hésiter à leur accorder l’instrument politique le plus élémentaire : le droit d’influencer la décision publique par le vote et la représentation.
Le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger : une institution en salle d’attente
Au cœur de cette problématique figure également la question du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME), institution constitutionnelle censée représenter et accompagner les Marocains du monde. Sa restructuration a été évoquée à plusieurs reprises dans les discours officiels, notamment dans les orientations royales appelant à une réforme profonde de ses mécanismes de gouvernance.
Pourtant, dans les faits, l’institution semble évoluer dans une forme de suspension administrative. Le dispositif actuel continue de fonctionner, mais sans véritable refonte structurelle ni renouvellement significatif de ses modes de représentation.
La paradoxale situation est donc la suivante : l’organe censé incarner la voix politique de la diaspora ressemble parfois davantage à un écho administratif qu’à une véritable institution représentative.
La controverse des déclarations politiques
Le débat a récemment été ravivé par certaines déclarations du ministre de l’Industrie et du Commerce, jugées par de nombreux acteurs de la diaspora comme inappropriées et attentatoires à la dignité des Marocains établis à l’étranger.
Indépendamment du contenu exact de ces propos ou de leur contexte politique, la polémique qu’ils ont suscité témoigne d’une sensibilité croissante au sein de la diaspora face à toute forme de discours pouvant être perçu comme une minimisation de son rôle ou une remise en cause de sa contribution au pays.
Une relation stratégique… ou saisonnière ?
Au fond, la question est simple dans sa formulation mais complexe dans ses implications : le Maroc souhaite-t-il entretenir avec sa diaspora une relation stratégique durable, ou une relation essentiellement saisonnière — rythmée par les retours estivaux et les transferts financiers ?
La réponse à cette interrogation déterminera en grande partie la nature du lien politique entre l’État et ses millions de citoyens établis à l’étranger.
Car entre reconnaissance symbolique et participation effective, l’écart reste encore perceptible. Et tant que cet écart subsistera, une interrogation continuera de hanter les débats publics :
La citoyenneté marocaine est-elle une question de géographie… ou de droits ?