Zaventem ou l’art belge de découvrir les morts… après les vivants

Par Bouchaib El Bazi

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Dans la paisible commune de Zaventem, connue jusqu’ici principalement pour son aéroport et ses embouteillages diplomatiques, les autorités locales viennent de faire une découverte digne d’un scénario administratif typiquement belge : une morgue clandestine installée dans un immeuble résidentiel. Oui, une morgue. Dans un immeuble d’habitation. Avec terrasse.

L’histoire, pourrait prêter à sourire si elle ne soulevait pas, en réalité, une série de questions embarrassantes sur la gouvernance locale, la bureaucratie et la manière dont certaines réalités sociales restent invisibles… jusqu’au moment où un voisin aperçoit un cadavre traverser une terrasse.

Quand l’administration découvre l’évidence

Tout commence, comme souvent dans les grandes affaires publiques, par un citoyen vigilant. Un habitant du quartier de la Papierfabriekstraat observe un spectacle inhabituel : un corps transporté par la terrasse de l’immeuble. Dans une ville européenne du XXIe siècle, cette scène a naturellement suscité une interrogation simple : s’agit-il d’un déménagement particulièrement radical… ou d’autre chose ?

La réponse fut rapide : il s’agissait d’une morgue opérant sans permis dans un appartement. La structure, baptisée Al Ihsan, accueillait des dépouilles pour leur préparation selon les rites funéraires islamiques sunnites, notamment le lavage rituel et l’accompagnement des familles dans les démarches administratives et le rapatriement vers les pays d’origine.

L’entreprise, officiellement créée en juin 2025, s’était installée dans l’immeuble en octobre. Autrement dit, pendant plusieurs mois, une activité funéraire complète s’est déroulée dans un bâtiment résidentiel… sans que personne ne semble s’en apercevoir officiellement.

On pourrait presque parler d’une prouesse logistique.

La surprise des autorités

Lorsque l’affaire a finalement été révélée, la réaction des autorités communales a été, disons, d’une sobriété institutionnelle remarquable.

« La commune n’aurait jamais délivré de permis pour une morgue dans un immeuble où vivent également des personnes », a expliqué l’échevin Bart Dewandeleer.

On appréciera la précision de la formulation : la commune n’aurait jamais accordé un tel permis. Ce qui, en Belgique, signifie généralement que personne ne l’avait vraiment demandé de la bonne manière, au bon guichet, avec le bon formulaire en trois exemplaires et deux timbres fiscaux.

Car la Belgique administrative est un monde fascinant où la légalité dépend souvent moins de la nature d’une activité que de la qualité du dossier introduit.

« J’ai tous les e-mails »

Contacté par la presse, le responsable de la morgue, Douadi A., affirme de son côté avoir entrepris des démarches pour obtenir un permis environnemental de classe 2. Mieux encore : il assure disposer de toutes les preuves et de tous les échanges électroniques avec l’administration.

« J’ai toutes les preuves et tous les e-mails », a-t-il déclaré.

Dans un pays où la bureaucratie constitue presque une culture nationale, cette phrase résonne comme une promesse de feuilleton administratif passionnant. Car si les e-mails existent, alors la question devient moins celle d’une activité clandestine que celle d’une communication institutionnelle… disons, approximative.

La ville, les morts et l’invisibilité sociale

Au-delà de l’anecdote, l’affaire révèle une réalité plus profonde : celle des besoins spécifiques des communautés migrantes en matière de rites funéraires.

Dans de nombreuses villes européennes, les infrastructures adaptées aux rites islamiques restent insuffisantes. Résultat : des solutions improvisées apparaissent parfois en marge du système officiel. Non par goût de la clandestinité, mais par nécessité pratique.

La mort, contrairement à l’administration, ne fonctionne pas sur rendez-vous.

Dans ce contexte, certaines initiatives naissent dans les interstices de la réglementation, là où les besoins sociaux rencontrent l’inertie bureaucratique.

Une découverte très belge

Au final, cette affaire ressemble à une métaphore parfaite de la gouvernance locale contemporaine : une activité importante existe pendant des mois dans un immeuble, les voisins s’en doutent vaguement, l’administration échange peut-être quelques e-mails, et ce n’est qu’au moment où un corps traverse une terrasse que tout le monde découvre soudainement le problème.

Les autorités ont depuis fermé la morgue et déplacé les corps. Une enquête est en cours, et le responsable doit être entendu par la commune.

Zaventem peut donc retrouver sa tranquillité.

Jusqu’à la prochaine fois où un citoyen regardera par sa fenêtre et se demandera si ce qu’il voit relève du quotidien… ou d’un futur dossier administratif.

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