Algérie : Qui tient réellement le gouvernail ? Quand la Constitution rencontre les rapports de force
Hanane El Fatihi
À l’approche des élections législatives du 2 juillet 2026, une vieille question algérienne revient avec la régularité d’un rituel politique : qui gouverne réellement l’Algérie ?
La réponse officielle tient en quelques lignes de la Constitution : Abdelmadjid Tebboune est président de la République, chef suprême des forces armées et détenteur des principales prérogatives exécutives. La réalité perçue par de nombreux observateurs, elle, ressemble davantage à une œuvre collective dont les auteurs préfèrent rester anonymes.
Car en Algérie, le pouvoir est une notion à géométrie variable. Il existe le pouvoir constitutionnel, soigneusement rédigé dans les textes, et le pouvoir fonctionnel, plus discret, plus opaque, mais infiniment plus déterminant dans les arbitrages stratégiques.
Une campagne électorale sous haute surveillance
La séquence précédant les législatives de juillet illustre parfaitement cette ambiguïté institutionnelle. Depuis l’adoption de la loi organique n° 26-08 du 23 avril 2026, les critiques se multiplient autour d’un encadrement de plus en plus strict du jeu politique.
L’invalidation massive de candidatures annoncée fin mai a renforcé l’impression d’un processus électoral minutieusement calibré. Officiellement, il s’agit d’appliquer les dispositions légales prévues par l’article 200. Officieusement, certains opposants y voient une opération de contrôle qualité politique : éliminer les imprévus avant qu’ils ne deviennent des candidats.
L’objectif apparent est simple : garantir la stabilité institutionnelle. Le résultat, selon les détracteurs du régime, consiste surtout à produire une Assemblée nationale où le pluralisme serait suffisamment présent pour figurer dans les discours officiels, mais suffisamment contenu pour ne pas perturber les équilibres établis.
Tebboune, Boualem et Chengriha : le triangle du pouvoir
Dans cette architecture politique singulière, trois figures concentrent l’attention.
D’abord, Abdelmadjid Tebboune, incarnation institutionnelle de l’État. Son rôle est clairement défini par la Constitution. Il nomme, arbitre, préside et commande.
Ensuite, Boualem Boualem, directeur de cabinet de la présidence, souvent décrit dans les cercles politiques algériens comme l’homme des dossiers sensibles. Peu exposé médiatiquement, il symbolise cette technocratie discrète qui prospère dans les coulisses du pouvoir.
Enfin, le général d’armée Saïd Chengriha, chef d’état-major de l’Armée nationale populaire depuis 2019. Son omniprésence dans les séquences institutionnelles majeures nourrit régulièrement les interrogations sur la répartition effective des centres de décision.
La véritable question n’est donc peut-être pas de savoir qui gouverne, mais plutôt comment le pouvoir se distribue au sein d’un système où les frontières entre autorité civile et influence militaire demeurent volontairement floues.
Le paradoxe algérien : une armée constitutionnellement subordonnée mais politiquement incontournable
Sur le plan strictement juridique, les choses sont limpides. Le président dispose du pouvoir de nomination et de révocation du chef d’état-major. L’autorité civile prime sur l’institution militaire.
Mais en politique, la clarté constitutionnelle ne garantit jamais la simplicité des rapports de force.
Depuis l’indépendance en 1962, l’ANP occupe une place centrale dans la construction de l’État algérien. Gardienne autoproclamée de la stabilité nationale, elle s’est progressivement imposée comme un acteur incontournable des grandes orientations du pays.
Cette réalité historique nourrit aujourd’hui une perception largement répandue : en Algérie, le pouvoir ne s’exerce pas uniquement à travers les institutions visibles, mais également au sein d’équilibres internes dont les contours échappent largement à l’observation publique.
Ainsi, la question de savoir si Abdelmadjid Tebboune pourrait remplacer Saïd Chengriha relève moins du droit que de la sociologie du pouvoir algérien.
Techniquement, oui.
Politiquement, la réponse se perd dans les profondeurs d’un système où la stabilité repose précisément sur l’absence de confrontation ouverte entre ses principaux pôles d’influence.
L’armée, garante des élections… et du système
La récente instruction donnée par le général Chengriha à l’ANP de prendre toutes les mesures nécessaires pour sécuriser les élections législatives illustre parfaitement cette dualité.
D’un côté, cette mission s’inscrit pleinement dans les prérogatives constitutionnelles d’une armée chargée d’assurer la sécurité nationale.
De l’autre, elle rappelle subtilement que l’institution militaire demeure le principal garant du fonctionnement global du système politique.
Une situation qui n’est ni totalement exceptionnelle ni exclusivement algérienne, mais qui acquiert en Algérie une dimension particulière : celle d’un régime où la légitimité électorale et la légitimité sécuritaire coexistent dans un équilibre aussi stable qu’indéchiffrable.
Une démocratie sous contrôle ou une stabilité organisée ?
Le débat qui traverse aujourd’hui la société algérienne dépasse largement la personnalité de Tebboune ou de Chengriha.
Il interroge la nature même du contrat politique national.
Pour les défenseurs du système, la centralisation des décisions constitue un rempart contre les risques d’instabilité régionale qui secouent le voisinage maghrébin et sahélien.
Pour les critiques, elle traduit au contraire la difficulté persistante de construire un véritable pluralisme politique capable de fonctionner indépendamment des équilibres sécuritaires.
Entre ces deux lectures, une certitude demeure : l’Algérie continue de fonctionner selon une logique institutionnelle qui lui est propre, où le pouvoir se partage moins qu’il ne se négocie en permanence.
Dans ce contexte, les législatives du 2 juillet apparaissent moins comme une compétition électorale classique que comme un exercice sophistiqué de gestion des équilibres internes.
La question initiale – qui dirige réellement l’Algérie ? – restera probablement sans réponse définitive.
Car dans les systèmes politiques les plus hermétiques, le pouvoir ne réside pas toujours chez celui qui signe les décrets, ni même chez celui qui commande les troupes.
Il se niche souvent dans cette zone grise où chacun semble détenir une partie de l’autorité, à condition de ne jamais chercher à posséder la totalité.
En Algérie, cette ambiguïté n’est pas une anomalie du système.
Elle en constitue peut-être le principal mécanisme de survie.