Affaire Pegasus : entre enquête judiciaire, calendrier médiatique et présomption d’innocence, le Maroc ne peut être désigné coupable sans preuve judiciaire

La publication d’une nouvelle enquête consacrée au dossier Pegasus, le jour même de la visite officielle du Premier ministre français Sébastien Lecornu au Maroc, a ravivé un débat qui dépasse largement le seul cadre de la cybersécurité. Au-delà des révélations médiatiques, cette concomitance soulève des interrogations sur les interactions entre l’information, la justice et les relations diplomatiques.

C’est précisément ce qu’a dénoncé l’avocat et essayiste français Gilles-William Goldnadel, qui a estimé que la diffusion de cette enquête à un moment aussi sensible constituait une forme d’intrusion médiatique dans les affaires diplomatiques. Selon lui, si la presse est parfaitement légitime à enquêter, faire coïncider la publication d’accusations avec une visite gouvernementale de haut niveau risque d’influencer inutilement le climat politique entre deux États partenaires.

Le principe fondamental de la présomption d’innocence

L’un des principes essentiels de tout État de droit est qu’aucune personne physique ou morale, et a fortiori aucun État souverain, ne peut être considéré comme responsable d’une infraction en l’absence de preuves judiciaires établies et d’une décision de justice définitive.

Dans l’affaire Pegasus, plusieurs enquêtes journalistiques ont évoqué l’existence d’indices techniques laissant supposer que certains téléphones auraient été ciblés. Toutefois, à ce jour, aucune juridiction française n’a rendu une décision établissant la responsabilité du Royaume du Maroc dans un prétendu espionnage de ministres français.

Cette distinction entre soupçon, indice technique, enquête journalistique et preuve judiciaire est fondamentale. Dans une démocratie fondée sur le droit, l’accusation ne vaut jamais condamnation.

Une enquête qui ne permet pas d’attribuer juridiquement les responsabilités

L’enquête judiciaire française se poursuit depuis plusieurs années. Les auditions d’anciens dirigeants de NSO Group ont montré que ces derniers ont refusé de révéler l’identité de leurs clients, invoquant les restrictions imposées par la législation israélienne.

En conséquence, les investigations n’ont pas permis d’établir publiquement, par des éléments judiciaires incontestables, l’identité du commanditaire des opérations évoquées.

Par ailleurs, les autorités marocaines ont constamment rejeté ces accusations, affirmant que le Royaume n’avait jamais acquis ni utilisé le logiciel Pegasus, position qu’elles maintiennent depuis l’ouverture du dossier.

Un contexte diplomatique profondément transformé

Cette nouvelle séquence médiatique intervient alors que les relations franco-marocaines connaissent un rapprochement majeur.

Depuis la reconnaissance par la France de la souveraineté marocaine sur le Sahara et l’intensification de la coopération sécuritaire, économique et judiciaire entre Rabat et Paris, les deux pays affichent une volonté politique claire de consolider leur partenariat stratégique.

Les autorités françaises elles-mêmes ont récemment salué l’excellence de la coopération policière et judiciaire avec le Maroc, notamment dans la lutte contre le narcotrafic, le terrorisme et les réseaux criminels transnationaux.

Dans ce contexte, plusieurs observateurs s’interrogent sur l’opportunité de remettre au premier plan une affaire judiciaire toujours en cours précisément au moment où les deux gouvernements cherchent à renforcer leur coopération.

L’exigence de rigueur dans le traitement de l’information

Le rôle des médias demeure essentiel dans toute démocratie. En revanche, lorsqu’une affaire fait toujours l’objet d’une instruction judiciaire, la prudence rédactionnelle s’impose.

Attribuer publiquement à un État une responsabilité pénale sans décision de justice définitive revient à franchir une frontière délicate entre l’information et l’affirmation.

Le respect du contradictoire, de la présomption d’innocence et de l’indépendance de la justice constitue l’un des fondements de la crédibilité journalistique.

En définitive, tant que l’autorité judiciaire compétente n’aura pas établi de manière irréfutable les responsabilités éventuelles dans l’affaire Pegasus, il n’existe aucun fondement juridique permettant d’affirmer que le Maroc a espionné des ministres français. Dans un État de droit, seule la justice peut établir les responsabilités, et non le calendrier médiatique ou les interprétations politiques.

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