Nordine El Talbi, un policier entre vocation, exigence et humanité

Rime Medaghri

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PORTRAIT — Tué lors d’une intervention à Jette dans la nuit de lundi à mardi, le policier de 41 ans a été inhumé jeudi à Evere, au terme d’une cérémonie religieuse qui a rassemblé près de 2 000 fidèles. Un hommage officiel doit lui être rendu ce vendredi au Cinquantenaire. Derrière le membre de la Brigade anti-agression (BAA), unité spécialisée de la zone de police Bruxelles-Capitale/Ixelles, ses proches décrivent un homme animé par une ambition professionnelle tenace, mais aussi par une conception profondément humaine du métier.

La mort de Nordine El Talbi a suscité une vive émotion au sein de la police bruxelloise et parmi ceux qui l’ont côtoyé au fil de sa carrière. Depuis l’annonce du drame, les témoignages dessinent le portrait d’un professionnel dont la personnalité contrastait avec l’image austère de l’unité qu’il avait tant souhaité intégrer. Au sein de la BAA, les policiers évoluent dans un environnement marqué par la discrétion, les risques opérationnels et un fort esprit de corps. Nordine, connu sous le pseudonyme de « James », était pourtant réputé pour son ouverture, sa jovialité et sa facilité à nouer des relations au-delà du cercle policier.

Une ambition construite avec persévérance

Hosni Essaouiki, aujourd’hui vice-président de la fédération bruxelloise des Engagés, l’avait rencontré en 2009, à l’école de police. À cette époque, les policiers issus de l’immigration étaient encore peu nombreux, une réalité qui avait contribué à rapprocher les deux hommes. Malgré des parcours professionnels qui ne les ont pas toujours conduits dans les mêmes zones, ils avaient conservé le contact.

Il se souvient d’un homme de conviction, ambitieux et particulièrement attentif aux jeunes des quartiers. Nordine pouvait se montrer strict dans l’exercice de ses fonctions, sans pour autant perdre le sens du dialogue. Cette capacité à conjuguer fermeté et écoute constituait, selon lui, l’un des traits distinctifs de sa personnalité.

Après des débuts au sein de la Brigade d’intervention territoriale (BIT), Nordine El Talbi a rejoint la BAA en 2019. Cette intégration représentait l’aboutissement d’un objectif poursuivi avec détermination. Selon l’un de ses collègues, il aurait présenté sept fois les épreuves de sélection avant d’y parvenir. Une persévérance qui lui avait valu le surnom de « James », en référence à James Bond, figure familière de l’univers des opérations spéciales.

Derrière cette référence se trouvait surtout une volonté de se hisser au niveau d’exigence d’une unité réputée pour la difficulté de ses missions. Préparation physique, sacrifices personnels et rigueur professionnelle ont accompagné ce parcours. Pour ceux qui l’ont connu, son admission au sein de la brigade n’était pas le fruit du hasard, mais celui d’un engagement durable.

Une épreuve qui l’a profondément marqué

La carrière de Nordine El Talbi avait déjà été traversée par un épisode particulièrement éprouvant. En 2013, lors d’une intervention dans le quartier des Marolles, un homme armé d’un couteau avait agressé une touriste, la blessant à la main, avant de se retourner contre une patrouille de police. Après un premier tir de sommation, un second coup de feu avait mortellement atteint l’individu.

L’enquête avait conclu à la légitime défense du policier. Cette conclusion judiciaire n’avait toutefois pas effacé le poids humain de l’événement. Selon un collègue, le fait d’avoir ôté la vie à une personne, même dans des circonstances où sa propre sécurité était menacée, avait été particulièrement difficile à vivre pour Nordine.

Cet épisode semble avoir constitué un tournant dans son parcours. Il aurait renforcé sa volonté de rejoindre une unité spécialisée dans les interventions les plus sensibles, où la confrontation avec la criminalité violente exige une maîtrise de soi et une préparation constante.

La BAA, composée d’environ 80 policiers selon les informations rapportées, intervient notamment en appui lors d’opérations à haut risque. Son engagement dans des dossiers liés à la criminalité violente, notamment dans le cadre de la traque de Salah Abdeslam, illustre la nature des missions confiées à ses membres. Au-delà des interventions d’urgence, l’unité participe également à des actions proactives visant à lutter contre les infractions.

Un lien singulier avec les habitants des quartiers

Si Nordine El Talbi était reconnu pour son professionnalisme, ceux qui l’ont rencontré en dehors de la police insistent sur une autre dimension de son engagement : sa capacité à instaurer un dialogue avec des jeunes parfois méfiants à l’égard des forces de l’ordre.

Nacer, qui l’avait rencontré une dizaine d’années plus tôt lors de contrôles de police dans le quartier Anneessens, à Bruxelles, se souvient d’une relation qui avait progressivement dépassé le cadre des interventions habituelles. À l’époque, les rapports entre les jeunes du quartier et la police étaient souvent marqués par la défiance. Nordine, lui, prenait le temps de parler, de calmer les tensions et de désamorcer certaines situations.

« On pouvait s’identifier à lui », résume Nacer, qui souligne la manière dont le policier parvenait à faire respecter son autorité sans renoncer au dialogue. Au fil des années, leurs chemins se sont de nouveau croisés dans une salle de sport, donnant naissance à une amitié qui a perduré.

Pour Nacer, Nordine était un homme disponible, prêt à aider, mais conscient des limites imposées par sa fonction. Il tenait à respecter la déontologie de son métier et ne réduisait pas son rôle à la sanction. Ce qui le motivait, selon son ami, était avant tout la lutte contre la criminalité violente.

Ces témoignages mettent en lumière une conception du travail policier qui ne se limite ni à l’intervention ni à la répression. Dans des quartiers où la confiance envers les institutions peut être fragile, la présence régulière d’un agent capable de dialoguer représente aussi un levier de prévention. Nordine semblait avoir compris que l’autorité ne perd rien de sa force lorsqu’elle s’accompagne d’écoute et de respect.

Un hommage, dans l’attente de réponses

Jeudi, la mosquée Al-Amal, à Anderlecht, a accueilli la cérémonie religieuse organisée en mémoire du policier. Près de 2 000 fidèles étaient présents avant son inhumation au cimetière multiconfessionnel d’Evere. Un hommage officiel est prévu ce vendredi au Cinquantenaire, dans un contexte marqué par l’émotion de ses collègues et de ses proches.

Parallèlement, les circonstances exactes de sa mort restent à éclaircir. Plus de 48 heures après les faits, le parquet de Bruxelles n’avait pas communiqué de nouveaux éléments détaillés sur l’enquête. Il avait indiqué mardi que plusieurs personnes avaient été interpellées dans la foulée du drame, sans préciser si elles avaient été placées sous mandat d’arrêt ou remises en liberté.

Dans un communiqué, le parquet a également mis en garde contre les spéculations relayées dans la presse, estimant que certaines reposaient sur des éléments non confirmés ou inexacts. Il n’a, dans le même temps, fourni aucune information supplémentaire sur l’état d’avancement des investigations.

L’enquête devra donc établir les circonstances précises de l’intervention et déterminer les responsabilités éventuelles. En attendant ces réponses, le portrait qui se dessine est celui d’un policier dont le parcours avait été guidé par une ambition professionnelle exigeante, mais aussi par le souci de préserver un rapport humain avec la population.

Nordine El Talbi avait fait de l’intégration de la BAA un objectif de carrière. Ceux qui l’ont connu retiennent toutefois davantage qu’une réussite professionnelle : le souvenir d’un homme qui savait conjuguer la rigueur du policier avec la disponibilité d’un interlocuteur, et dont la disparition laisse une empreinte bien au-delà de son unité.

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