Gaz : après le choc de 2021, le Maroc cherche à reprendre le contrôle de ses approvisionnements

Bouchaib El Bazi

Quatre ans après l’arrêt du gazoduc Maghreb-Europe, le Maroc accélère la diversification de ses sources d’approvisionnement et de ses infrastructures gazières. Entre recours temporaire aux capacités espagnoles, projet de terminaux GNL et ouverture aux exportations américaines, Rabat cherche à réduire sa dépendance à l’égard d’un seul corridor énergétique.

Le 31 octobre 2021, à minuit, le gazoduc Maghreb-Europe cessait d’acheminer le gaz algérien vers l’Espagne via le territoire marocain. La décision intervenait dans un contexte de forte dégradation des relations entre Alger et Rabat, après le non-renouvellement de l’accord de transit. Pour le Maroc, la rupture mettait brutalement en évidence une vulnérabilité de son système énergétique : une partie de son dispositif gazier reposait sur une infrastructure dont l’approvisionnement dépendait d’une décision prise à l’extérieur de ses frontières.

Les conséquences furent immédiates pour les centrales de Tahaddart et Aïn Béni Mathar, qui utilisaient principalement ce gaz pour leur fonctionnement. Ces deux installations représentent une composante significative du parc électrique marocain et leur mise à l’arrêt a illustré les limites d’une stratégie reposant sur une source d’approvisionnement unique.

L’Espagne, solution d’urgence

Face à cette nouvelle donne, Rabat s’est tourné vers le marché international du gaz naturel liquéfié (GNL). Une solution a progressivement été mise en place avec l’Espagne : importer du GNL sur le marché mondial, le réceptionner dans les terminaux espagnols, puis utiliser le gazoduc Maghreb-Europe dans le sens inverse pour l’acheminer vers le Maroc.

Le dispositif est devenu opérationnel en juin 2022. Les premières quantités de gaz ont alors circulé du nord vers le sud, une inversion historique du sens initial du gazoduc. Les données de l’opérateur espagnol Enagás confirmaient le début de ces flux inversés à partir du 28 juin 2022.

Cette solution a permis au Maroc de sécuriser une partie de ses besoins, mais elle révélait également une limite stratégique : le pays restait dépendant d’infrastructures situées en dehors de son territoire pour faire parvenir le gaz jusqu’à son réseau national.

Vers une infrastructure directement connectée au marché mondial

L’enjeu s’est donc déplacé : il ne s’agit plus seulement de trouver du gaz, mais de maîtriser davantage la chaîne logistique qui permet de l’acheminer.

C’est dans cette perspective que le Maroc travaille depuis plusieurs années sur le développement d’infrastructures dédiées au GNL, notamment autour de Nador West Med, de Mohammedia et de Kénitra. Les documents officiels relatifs aux infrastructures gazières marocaines ont notamment identifié Mohammedia et Nador West Med parmi les sites envisagés pour des installations de réception de GNL, avec la possibilité d’intégrer une unité flottante de stockage et de regazéification, ou FSRU.

Le principe est relativement simple : contrairement à un terminal terrestre lourd à construire, un FSRU est un navire capable de recevoir du GNL, de le stocker puis de le regazéifier avant son injection dans le réseau. Une telle infrastructure permettrait au Maroc de se connecter directement au marché international du GNL et de diversifier ses fournisseurs.

Le projet n’est toutefois pas encore synonyme d’indépendance gazière. En février 2026, le ministère marocain de la Transition énergétique a annoncé la suspension temporaire de certaines procédures liées au terminal GNL de Nador West Med et au développement du réseau gazier, invoquant de nouveaux paramètres concernant le projet stratégique.

Washington ouvre une nouvelle possibilité

Dans cette stratégie de diversification, les États-Unis constituent désormais une option supplémentaire.

Le 11 septembre 2026, le Département américain de l’Énergie a accordé à Sustain Energy LLC une autorisation de long terme permettant l’exportation de GNL américain vers différents marchés éligibles, dont le Maroc, jusqu’au 31 décembre 2050. L’autorisation porte sur un volume maximal équivalent à 51,75 milliards de pieds cubes par an pour l’ensemble des marchés concernés.

Il convient toutefois de distinguer autorisation d’exportation et contrat d’approvisionnement. La décision américaine ne signifie pas que Rabat a conclu un contrat garantissant un volume déterminé, un prix ou un calendrier de livraison avec Sustain Energy. Elle crée plutôt un cadre réglementaire permettant à l’entreprise d’accéder à ces marchés.

Cette nuance est importante. Pour le Maroc, l’intérêt stratégique réside moins dans l’existence d’un fournisseur unique que dans la multiplication des options : gaz naturel domestique, GNL importé, fournisseurs internationaux et interconnexions régionales peuvent progressivement contribuer à réduire le risque lié à une interruption d’un seul corridor.

Une nouvelle géographie énergétique

Le changement est donc plus profond qu’une simple inversion du flux d’un gazoduc.

En 2021, le Maroc avait été confronté aux conséquences d’une infrastructure énergétique dont une partie du fonctionnement dépendait d’une décision extérieure. En 2022, le même gazoduc a commencé à fonctionner dans le sens inverse, cette fois pour permettre au Maroc de recevoir du gaz acheté sur le marché international.

La prochaine étape consiste à rapprocher davantage l’entrée du gaz du territoire marocain lui-même. Nador West Med et les autres infrastructures envisagées doivent répondre à cette logique : disposer de capacités permettant de recevoir du GNL, de le regazéifier et de l’intégrer directement au réseau national.

Cette évolution ne signifie pas que l’Espagne disparaîtra du paysage énergétique marocain. Elle pourrait au contraire rester un partenaire et une voie d’interconnexion importante. Mais sa fonction changerait : d’un passage obligé dans certaines configurations, elle deviendrait l’un des éléments d’un système plus diversifié.

La crise de 2021 aura ainsi servi de révélateur. Pour Rabat, la question n’est désormais plus seulement de savoir où acheter le gaz, mais combien de voies d’approvisionnement le pays peut contrôler ou sécuriser. La réponse se joue dans les ports, les terminaux GNL, les réseaux de transport et les contrats internationaux.

À terme, la véritable transformation pourrait donc être moins spectaculaire qu’une rupture avec l’Espagne, mais beaucoup plus structurante : faire passer le Maroc d’une logique de dépendance à un corridor à une architecture énergétique reposant sur plusieurs fournisseurs, plusieurs routes et plusieurs infrastructures.

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