Algérie : quand la critique économique, la recherche universitaire et le journalisme indépendant se heurtent à la justice

Hanane El Fatihi

De l’affaire de l’économiste Djelloul Salama à celles de journalistes, de chercheurs et de militants, une succession de poursuites judiciaires relance le débat sur les libertés publiques en Algérie. Au cœur des préoccupations : les limites imposées à la critique du pouvoir, à l’indépendance de la recherche et à l’exercice du journalisme.

Depuis la fin de l’année 2019, la question des libertés publiques occupe une place centrale dans le débat politique algérien. Les poursuites engagées contre des opposants, des journalistes, des universitaires et des militants ont alimenté les inquiétudes d’organisations de défense des droits humains quant à l’espace laissé à l’expression des opinions dissidentes.

Au-delà des trajectoires individuelles, ces affaires soulèvent une interrogation fondamentale : où s’arrête le pouvoir légitime de l’État de protéger l’ordre public et où commence le droit de critiquer les choix politiques, d’évaluer les politiques économiques et de produire des analyses indépendantes ?

L’affaire de l’universitaire et économiste Djelloul Salama a récemment remis cette question au premier plan. Selon des informations rapportées par le quotidien français Le Monde, l’intéressé a été condamné à quatre ans de prison ferme par le tribunal de Dar El Beïda, dans la banlieue d’Alger. Les poursuites seraient liées à ses critiques concernant la rentabilité financière et les perspectives de développement du projet minier de Gara Djebilet, dans le sud-ouest du pays.

Les accusations rapportées font notamment référence à l’article 196 bis du Code pénal, relatif à la diffusion de fausses informations susceptibles de porter atteinte à l’ordre public. Les circonstances précises de la condamnation et les éventuelles voies de recours doivent toutefois être établies à partir des documents judiciaires disponibles.

La portée de cette affaire dépasse le seul cas de l’économiste. Elle interroge la place accordée au débat contradictoire autour des grands projets publics, dont l’évaluation devrait pouvoir s’appuyer sur des analyses indépendantes, des données vérifiables et la confrontation des points de vue.

La critique économique à l’épreuve du pouvoir

L’évaluation d’un projet stratégique ne peut se limiter à la présentation de ses ambitions officielles. Elle suppose également un examen de son coût, de sa rentabilité, de ses conséquences environnementales et de ses retombées sur l’économie nationale.

Dans le cas de Gara Djebilet, l’enjeu est particulièrement important compte tenu de la place accordée à ce gisement de minerai de fer dans les perspectives de développement industriel de l’Algérie. Les interrogations sur sa viabilité économique relèvent, en principe, du débat public et de l’expertise technique.

La question devient plus sensible lorsque les critiques portant sur les choix économiques du gouvernement sont susceptibles d’entraîner des poursuites pénales. Une telle perspective peut dissuader les spécialistes de publier des analyses défavorables aux projets officiels, au risque d’affaiblir le contrôle citoyen et la qualité de la décision publique.

Les tensions autour du pouvoir d’achat et de la hausse des prix des produits alimentaires renforcent cette problématique. Les déclarations de responsables publics sur le coût de la vie ont parfois suscité des controverses, illustrant la difficulté du pouvoir à répondre aux critiques relatives aux conditions économiques des ménages.

Pourtant, la publication de statistiques, l’analyse des prix et la discussion des politiques publiques constituent des éléments essentiels de la transparence économique. La diffusion volontaire d’informations mensongères peut légitimement relever de la loi, mais elle doit être distinguée de l’expression d’une opinion, d’une hypothèse ou d’une analyse contestable.

Journalistes étrangers : les limites de l’accès à l’information

Les difficultés rencontrées par certains journalistes étrangers constituent un autre volet du débat sur les libertés en Algérie.

Le journaliste français Christophe Gleizes, collaborateur du magazine So Foot, a été arrêté en mai 2024 alors qu’il travaillait sur un sujet consacré à la Jeunesse sportive de Kabylie. Son dossier a été associé à des accusations portant notamment sur l’exercice d’une activité journalistique sans autorisation et sur des faits présentés comme susceptibles de porter atteinte aux intérêts nationaux.

Cette affaire a attiré l’attention sur les obstacles auxquels peuvent se heurter les correspondants étrangers lorsqu’ils enquêtent sur des sujets sensibles, notamment ceux qui touchent à l’identité culturelle, aux tensions sociales ou aux rapports entre sport et politique.

La réglementation de l’activité journalistique relève des prérogatives de chaque État. Elle ne saurait toutefois dispenser les autorités de garantir la clarté des règles applicables, la proportionnalité des mesures prises et le respect des droits de la défense.

La question dépasse ainsi le seul statut des correspondants étrangers. Elle concerne plus largement la possibilité, pour les médias indépendants, de rendre compte de réalités qui ne correspondent pas nécessairement au discours officiel.

Boualem Sansal, une affaire devenue diplomatique

L’arrestation de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, en novembre 2024, a donné une dimension internationale supplémentaire aux préoccupations relatives à la liberté d’expression.

Interpellé à son arrivée à l’aéroport international d’Alger, l’écrivain a fait l’objet de poursuites fondées sur des dispositions du Code pénal relatives à la sécurité de l’État et à l’intégrité territoriale. L’affaire s’inscrivait dans le contexte de déclarations publiques concernant notamment l’histoire des frontières entre l’Algérie et le Maroc, tenues dans des médias français.

Son incarcération a suscité de nombreuses réactions dans les milieux littéraires, politiques et diplomatiques. Il a finalement été libéré en novembre 2025 à la suite d’une intervention diplomatique allemande.

Au-delà des divergences politiques et historiques qui entourent ses déclarations, cette affaire a relancé le débat sur la proportionnalité des poursuites engagées contre des intellectuels pour leurs prises de position.

La protection de la sécurité nationale constitue un objectif légitime, mais son invocation doit reposer sur des faits précis et juridiquement établis. La distinction entre une prise de position controversée et un acte pénalement répréhensible demeure essentielle au fonctionnement d’un État de droit.

Les réseaux sociaux, nouveau terrain des poursuites

À mesure que les espaces traditionnels de contestation se trouvent soumis à des restrictions, les plateformes numériques occupent une place croissante dans l’expression des opinions politiques et sociales.

Cette évolution s’accompagne de poursuites contre des internautes et des militants dont les publications sont parfois qualifiées d’atteintes à l’unité nationale, d’incitation ou de menaces contre l’ordre public.

Les dossiers des militants Zoubeir El Mebkhout, dans la wilaya de Djelfa, et Boumediene Bouziza, connu sous le pseudonyme de « Didene Hichem », à Tlemcen, illustrent les interrogations suscitées par la judiciarisation de certaines prises de parole en ligne. Les informations disponibles font état de condamnations à des peines d’emprisonnement à la suite de publications critiques.

L’utilisation de procédures judiciaires rapides dans ce type d’affaires appelle une vigilance particulière. La célérité de la justice ne doit pas se faire au détriment des droits de la défense, de l’examen du contexte des publications ou de la distinction entre critique politique et incitation effective à la violence.

Dans l’espace numérique, où les propos peuvent être sortis de leur contexte ou interprétés de manière extensive, les garanties procédurales sont indispensables pour prévenir les décisions arbitraires.

Recherche universitaire : l’indépendance sous pression

La liberté académique constitue l’une des conditions fondamentales de la production du savoir. Elle suppose que les chercheurs puissent étudier les réalités politiques, sociales, économiques et religieuses sans craindre des sanctions pour leurs conclusions, dès lors qu’ils respectent les exigences de la méthode scientifique et la législation applicable.

Plusieurs affaires impliquant des chercheurs algériens ont suscité des interrogations sur les limites de cette liberté.

Le chercheur algéro-canadien Raouf Farrah, analyste spécialisé dans la criminalité organisée transnationale, a notamment été arrêté en 2023 et a passé plusieurs mois en détention dans une affaire liée à des travaux portant sur les migrations et l’économie informelle dans la région du Sahel.

Le dossier de Saïd Djabelkhir, chercheur en études islamiques, a également retenu l’attention. Condamné en 2021 dans une affaire liée à ses écrits sur les questions religieuses et le patrimoine, il a ensuite été acquitté en appel, selon les informations publiées sur cette procédure.

Ces affaires, différentes dans leur nature juridique, soulèvent une même interrogation : dans quelle mesure les chercheurs peuvent-ils aborder des sujets sensibles sans s’exposer à des poursuites liées à leurs conclusions ou à leurs méthodes d’analyse ?

La liberté académique n’exclut ni la responsabilité scientifique ni le respect de la loi. Elle exige cependant que toute poursuite repose sur des faits précisément établis, et non sur la seule divergence entre une analyse scientifique et les positions défendues par les autorités.

Médias indépendants : le risque de l’autocensure

Le paysage médiatique algérien a également été marqué par des procédures judiciaires et des mesures administratives visant des journalistes et des entreprises de presse indépendantes.

L’affaire d’Ihsane El Kadi, directeur de Radio M et du site Maghreb Émergent, constitue l’un des dossiers les plus emblématiques de cette période. Condamné dans une affaire liée notamment à des accusations de financement étranger, le journaliste a vu son entreprise médiatique fermée et ses équipements confisqués. Il a été libéré en novembre 2024 à la faveur d’une grâce présidentielle.

D’autres professionnels ont été confrontés à des procédures judiciaires, parmi lesquels Rabah Karèche, correspondant du quotidien Liberté à Tamanrasset, poursuivi après avoir couvert des manifestations dans le sud du pays.

Les situations de Mustapha Bendjama, de Khaled Drareni et d’Abdelkrim Zeghileche ont, elles aussi, nourri les discussions sur les conditions d’exercice du journalisme, la couverture des mobilisations et les limites de la liberté éditoriale.

Les conséquences de telles affaires ne se mesurent pas uniquement aux peines prononcées ou aux fermetures de médias. Elles peuvent également favoriser l’autocensure, inciter les rédactions à éviter les sujets sensibles et réduire la capacité de la presse à contrôler l’action publique.

Or, le pluralisme médiatique constitue un mécanisme essentiel de transparence. Il permet de confronter les versions officielles aux témoignages, aux enquêtes de terrain et aux analyses indépendantes.

Opposition politique et espace démocratique

Les poursuites engagées contre des responsables politiques et des militants ont également alimenté les inquiétudes relatives aux conditions de la compétition démocratique en Algérie.

Parmi les personnalités concernées figurent Fethi Ghares, coordinateur du Mouvement démocratique et social, le général à la retraite Ali Ghediri, ancien candidat à l’élection présidentielle, ainsi que le militant Karim Tabbou.

Ces dossiers présentent des circonstances et des qualifications juridiques distinctes. Leur examen exige donc une approche individualisée, fondée sur les décisions judiciaires et les faits établis.

Leur accumulation soulève néanmoins une question politique plus large : dans quelle mesure les acteurs de l’opposition peuvent-ils exercer leurs activités, critiquer les institutions et défendre des alternatives sans que leur engagement ne les expose à des restrictions disproportionnées ?

Dans une société pluraliste, la distinction entre opposition pacifique et actes effectivement répréhensibles doit être clairement établie. La contestation politique ne saurait, à elle seule, constituer un motif suffisant de sanction pénale.

Des textes sécuritaires au cœur du débat

Plusieurs dispositions du Code pénal algérien sont régulièrement évoquées dans les affaires touchant à la liberté d’expression, notamment l’article 87 bis, relatif aux infractions terroristes, et l’article 196 bis, cité dans certains dossiers portant sur la diffusion de fausses informations.

Le débat porte moins sur le principe de la protection de la sécurité publique que sur la précision des textes, leur interprétation et la proportionnalité de leur application.

Des notions larges telles que l’atteinte à la sécurité de l’État ou à l’ordre public peuvent, lorsqu’elles sont interprétées de manière extensive, brouiller la frontière entre la diffusion délibérée de fausses informations, la critique politique et l’analyse économique.

La qualité d’un système judiciaire se mesure notamment à sa capacité à établir les faits, à garantir les droits de la défense et à distinguer les infractions avérées de l’expression d’opinions, même controversées.

L’indépendance de la justice, la transparence des procédures et la proportionnalité des sanctions constituent, à cet égard, des garanties indispensables.

Une question de confiance entre l’État et la société

La diversité des affaires impliquant des économistes, des chercheurs, des journalistes et des militants ne permet pas de conclure que tous les dossiers relèvent d’une même logique. Les faits, les accusations et les décisions judiciaires doivent être examinés séparément, sans préjuger de la culpabilité ou des motivations des personnes concernées.

Leur accumulation invite néanmoins à s’interroger sur les garanties dont disposent les citoyens pour exercer leurs libertés fondamentales et participer au débat public.

Un État soucieux de stabilité a besoin d’institutions capables de faire respecter la loi, mais également d’un espace public où les erreurs peuvent être signalées, les politiques évaluées et les informations vérifiées. L’expertise économique perd de sa valeur si les analyses critiques deviennent risquées ; le journalisme s’affaiblit si les enquêtes indépendantes sont entravées ; la recherche universitaire se fragilise si les sujets sensibles ne peuvent être étudiés librement.

Pour l’Algérie, le défi consiste à concilier les impératifs de sécurité avec la protection effective des libertés publiques. Cela suppose des textes suffisamment précis, des procédures équitables et une application proportionnée de la loi.

La solidité des institutions ne se mesure pas uniquement à leur capacité à contrôler l’espace public, mais aussi à leur aptitude à accueillir la critique sans la considérer systématiquement comme une menace. La liberté d’expression, l’indépendance de la recherche et le pluralisme médiatique ne constituent pas des obstacles à la stabilité : ils participent à la transparence de l’action publique, à la correction des erreurs et à la construction d’une relation de confiance durable entre l’État et la société.

 

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