Certaines contradictions dans la gestion des affaires publiques ne nécessitent pas de commissions d’enquête : il suffit de placer le discours officiel face au miroir de la réalité. Parmi ces contradictions figure le fait que le Maroc, qui mise sur la mobilisation des compétences de ses ressortissants à l’étranger et se félicite de leurs transferts financiers ainsi que de leurs contributions à l’investissement et au développement, se retrouve face à un nouveau gouvernement dirigé par Fatima Zahra Mansouri, sans portefeuille ministériel indépendant chargé des affaires des Marocains du monde. Comme si des millions de citoyens vivant hors des frontières pouvaient contribuer au financement d’une partie du cycle économique national, sans avoir nécessairement besoin d’une représentation politique claire pour porter leurs revendications au cœur de la décision.
C’est, pour reprendre une formule plus diplomatique que ne le mérite la situation, une forme innovante de représentation à distance : le citoyen est présent lorsqu’il est question de transferts financiers, mais absent lorsqu’il s’agit de répartir les responsabilités.
Des citoyens soumis à deux régimes : des devoirs complets et une représentation au compte-gouttes
La communauté marocaine résidant à l’étranger approche les six millions de personnes, selon les estimations couramment avancées. Elle ne constitue pas seulement une population dispersée sur les cartes de la migration, mais une extension économique, sociale et culturelle du Royaume. Ses transferts apportent des devises, ses membres entretiennent leurs liens familiaux, investissent dans l’immobilier et les entreprises, défendent les intérêts de leur pays dans leurs sociétés d’accueil et contribuent à porter l’image du Maroc dans des espaces politiques, économiques et culturels multiples.
Pourtant, il semble que ce poids n’ait pas suffi à garantir un portefeuille ministériel indépendant dans la nouvelle architecture gouvernementale.
L’absence d’un ministère ne signifie pas nécessairement la disparition des compétences concernées de la structure administrative de l’État. Les responsabilités peuvent être réparties entre plusieurs départements, et certains dossiers peuvent être gérés au sein du ministère des Affaires étrangères. Mais la véritable question n’est pas de savoir où les dossiers ont été placés dans l’organigramme, mais qui assume leur responsabilité politique, qui est comptable de leurs résultats et qui dispose du temps et des moyens nécessaires pour les défendre lorsqu’ils entrent en concurrence avec d’autres priorités.
La représentation ministérielle n’est pas une simple enseigne apposée sur la porte d’une institution. Elle constitue la reconnaissance du fait qu’une question mérite d’être érigée en priorité autonome, dotée d’un budget clair, d’un programme d’action, d’indicateurs de performance et d’un responsable politique susceptible d’être interpellé devant le Parlement et l’opinion publique.
Lorsque les affaires de millions de citoyens sont réduites à une compétence supplémentaire au sein d’un ministère déjà accaparé par de nombreux dossiers, le risque ne réside pas seulement dans une baisse du niveau de coordination. Il réside aussi dans le fait que leurs préoccupations deviennent tributaires du temps restant après le traitement des dossiers jugés les plus urgents par l’État.
Nasser Bourita… un diplomate qui aurait besoin de journées de plus de vingt-quatre heures
C’est ici qu’apparaît le nom de Nasser Bourita, ministre des Affaires étrangères, dont les dossiers diplomatiques exigent un effort constant : défense de la cause nationale, gestion des relations bilatérales, participation aux réunions internationales, réception des délégations et suivi des évolutions régionales et internationales.
Il s’agit effectivement de missions lourdes, et nul besoin d’inventer une nouvelle crise pour mesurer l’ampleur des responsabilités qui incombent au chef de la diplomatie marocaine.
Mais le paradoxe réside dans le fait d’attendre du même ministère qu’il prenne également en charge les affaires de millions de Marocains établis à l’étranger, avec tout ce qu’elles comportent de problématiques administratives, consulaires, sociales, juridiques et culturelles, sans oublier les dossiers liés à l’investissement, à la mobilisation des compétences, à la protection des droits, au développement des services numériques et à l’accompagnement des nouvelles générations de Marocains de la diaspora.
Selon cette architecture administrative, M. Bourita aurait peut-être besoin de journées de travail dépassant vingt-quatre heures, ou d’un double de lui-même chargé de traiter les dossiers qui ne trouvent pas de place dans l’agenda de la première version.
L’ironie ne vise pas la personne du ministre, pas plus qu’elle ne remet en cause ses efforts diplomatiques. Elle vise plutôt une logique de répartition des compétences qui suppose qu’une seule personne puisse gérer à la fois des dossiers internationaux stratégiques et des questions quotidiennes touchant des millions de citoyens, sans que l’un ou l’autre de ces domaines n’en pâtisse.
La densité des déplacements diplomatiques du ministre et la présence permanente qu’ils exigent dans les forums internationaux rendent d’ailleurs la question encore plus pressante : est-il réaliste de gérer les affaires de la communauté marocaine à l’étranger comme une simple extension administrative du ministère des Affaires étrangères, alors qu’elles nécessitent en réalité une politique publique intégrée dépassant les limites de la diplomatie traditionnelle ?
Si le Maroc mise sur une diplomatie active pour défendre ses intérêts, les Marocains du monde sont également en droit de bénéficier d’une gestion politique active pour défendre les leurs. Il n’est pas logique que l’État soit fortement présent dans les capitales étrangères, tandis que certains de ses citoyens se retrouvent dans des files d’attente pour accéder aux services dont ils ont besoin, ou confrontés à des procédures administratives qui ne tiennent compte ni des congés d’été ni des contraintes professionnelles dans les pays de résidence.
Le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger : une institution existante… mais une question sur le bilan toujours posée
Si l’absence d’un ministère ouvre le débat sur la responsabilité politique, la situation du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger soulève une autre question : que reste-t-il d’une institution créée pour être la voix consultative des Marocains résidant à l’étranger et contribuer à la réflexion sur les politiques publiques qui les concernent ?
Le Conseil, créé par le dahir n° 1.07.208 du 21 décembre 2007, était censé constituer un pont entre l’État et les Marocains du monde, fournir expertise, analyse et propositions, et contribuer à la compréhension des transformations que connaissent les communautés marocaines dans leurs pays de résidence.
Cependant, le passage des années n’exonère aucune institution publique de rendre compte, sur les plans politique et moral, de son bilan. La question ne porte plus seulement sur ce qui avait été annoncé lors de sa création, mais sur ce qui a réellement été accompli sur le terrain, sur ce qui a changé dans la vie des citoyens et sur la transformation éventuelle des recommandations et des études en décisions et politiques mesurables.
Combien de dossiers stratégiques le Conseil a-t-il défendus jusqu’à leur aboutissement ? Quel a été l’impact de ses recommandations sur l’amélioration des services consulaires ? Qu’a-t-il réalisé en matière de protection des droits des Marocains à l’étranger, d’accompagnement des nouvelles générations et de facilitation de leur participation à la vie publique et à l’investissement ? Où le citoyen peut-il consulter un bilan détaillé lui permettant de comparer les ressources et les activités aux résultats obtenus ?
Ces questions sont légitimes et ne sauraient être considérées comme une attaque contre l’institution ou ses membres. Le Conseil consultatif n’est pas un organe exécutif et ne peut être tenu responsable de tous les dysfonctionnements gouvernementaux ou administratifs. Toutefois, son statut consultatif ne le dispense pas de démontrer la valeur ajoutée de son existence.
Si les critiques récurrentes concernant la portée limitée de son action, la faiblesse de sa communication avec de larges segments de la communauté marocaine à l’étranger et la persistance de certains problèmes sans solutions concrètes suscitent un sentiment de frustration chez des citoyens en attente de résultats tangibles, la réponse à cette perception doit commencer par la publication d’un bilan précis et transparent, plutôt que par la simple mise en avant d’activités et de réunions.
La question politique demeure néanmoins entière : si le Conseil ne dispose pas d’un pouvoir exécutif et si le nouveau gouvernement ne consacre pas de département ministériel indépendant aux affaires de la communauté marocaine à l’étranger, qui se charge de transformer les revendications de millions de Marocains en décisions contraignantes ? Qui garantit que la responsabilité ne se perdra pas entre une institution qui propose, un ministère accaparé par d’autres priorités et des départements qui se renvoient les compétences ?
Le plus grand danger pour une institution consultative n’est pas la critique. C’est de devenir présente dans les textes, mais absente de la conscience de la population qu’elle a été créée pour servir.
Lorsque les transferts deviennent plus puissants que la représentation
Cette contradiction révèle un dysfonctionnement plus profond dans la manière de considérer les Marocains du monde. Le citoyen résidant à l’étranger ne devrait pas être réduit à la valeur des transferts financiers qu’il envoie, au nombre de nuits qu’il passe au Maroc durant l’été ou aux investissements qu’il pourrait décider d’injecter dans un projet immobilier ou commercial.
C’est un citoyen qui possède des droits, des intérêts et des attentes. Dans son pays de résidence, il peut être confronté à des problèmes liés à la discrimination, à l’emploi, au logement, à l’éducation ou à la reconnaissance des diplômes. Dans son pays d’origine, il peut également se heurter à des procédures administratives complexes, à des litiges fonciers, à des difficultés pour créer une entreprise ou à la lenteur du traitement des dossiers consulaires.
Il est donc inconcevable de lui demander de mobiliser ses capacités au service du développement national tout en laissant sa présence dans les politiques publiques devenir une question susceptible d’être reportée ou de faire l’objet d’une simple redistribution des compétences.
Il ne s’agit pas ici de réclamer un ministère pour le seul plaisir de rétablir un portefeuille qui existait dans les gouvernements précédents. Les structures administratives ne sont pas une fin en soi, et une formule gouvernementale sans ministère indépendant peut fonctionner si elle dispose des ressources, du leadership et des mécanismes de reddition de comptes nécessaires. Mais toute alternative à un ministère doit être évaluée à l’aune de sa capacité à produire les mêmes résultats, voire de meilleurs résultats, et non à sa capacité à justifier sa disparition.
Si le nouveau gouvernement estime que le regroupement des affaires des Marocains du monde au sein du ministère des Affaires étrangères constitue l’option la plus efficace, il lui appartient d’expliquer à l’opinion publique comment il garantira la coordination entre les dossiers, quelles ressources humaines et financières leur seront consacrées, qui sera responsable de la mise en œuvre du programme et selon quels critères les résultats seront évalués. Se contenter de modifier l’organigramme sans fournir de garanties concrètes ne constitue pas une réforme, mais un simple déplacement du problème d’une case à une autre.
Le gouvernement de Mansouri face à un test qui dépasse la répartition des portefeuilles
Le nouveau gouvernement dirigé par Fatima Zahra Mansouri se trouve face à l’occasion de clarifier sa vision concernant les Marocains du monde, au-delà des calculs liés au nombre de ministères ou à la forme de l’architecture gouvernementale.
L’objectif n’est pas nécessairement de recréer un ministère portant le même nom, mais de construire une politique intégrée faisant de la communauté marocaine à l’étranger un partenaire du développement et de la décision, et non une simple ressource économique invoquée lorsqu’il est question de devises, puis laissée en dehors des calculs lorsqu’il s’agit de représentation politique et institutionnelle.
Cela suppose de désigner clairement une autorité gouvernementale responsable du dossier, d’établir un calendrier public, de développer les services consulaires, de mobiliser les compétences marocaines établies à l’étranger, d’améliorer les mécanismes de réception et de traitement des réclamations et de mettre en place une évaluation indépendante des performances des institutions concernées, au premier rang desquelles figure le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger.
Cela suppose également d’ouvrir un débat sérieux sur le renouvellement des mécanismes de représentation des Marocains résidant à l’étranger, d’élargir la concertation avec eux et d’associer les jeunes générations, les associations ainsi que les compétences professionnelles et économiques, au lieu de se contenter d’une représentation institutionnelle qui ne se traduit pas nécessairement par une participation effective à la hauteur des enjeux.
Les États qui considèrent leurs diasporas comme une extension stratégique ne se contentent pas de célébrer leurs transferts financiers. Ils investissent dans leur confiance, garantissent leur participation et leur offrent des institutions capables de les écouter et de leur répondre.
Six millions de questions… et une réponse gouvernementale attendue
En définitive, les Marocains du monde n’ont pas besoin de davantage de discours célébrant leur patriotisme, ni d’images saisonnières réduisant leur relation avec leur pays aux scènes de retour durant l’été. Ils ont besoin d’une administration efficace, d’une responsabilité politique claire, d’institutions soumises à la reddition de comptes et de services à la hauteur de citoyens qui contribuent à l’économie nationale tout en conservant le droit plein et entier d’exiger leur amélioration.
Demander à la communauté marocaine à l’étranger d’être présente dans l’économie, la diplomatie parallèle, l’investissement et la défense de l’image du Maroc, tout en considérant sa représentation gouvernementale comme une question secondaire, revient à demander à un joueur de marquer des buts pendant tout le match avant de lui annoncer qu’il ne fait pas partie de l’équipe au moment de distribuer les médailles.
Le gouvernement n’est pas tenu de distribuer les portefeuilles pour satisfaire chaque catégorie de citoyens. Il doit toutefois démontrer que ses choix organisationnels servent les citoyens et n’affaiblissent pas leur représentation. Le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger n’est pas tenu de satisfaire ses détracteurs, mais il doit démontrer l’impact de son action. Quant au ministère des Affaires étrangères, il n’est pas appelé à renoncer à ses missions diplomatiques, mais il ne peut à lui seul constituer la réponse administrative et politique à toutes les questions posées par la communauté marocaine à l’étranger.
Entre un gouvernement qui a réorganisé ses portefeuilles, un Conseil qui doit soumettre son bilan à une évaluation publique et un ministère dont les dossiers s’accumulent sur les bureaux, demeure une question qui ne peut être réduite à un simple détail protocolaire : qui parle au nom des Marocains du monde au sein du gouvernement, et qui est tenu responsable lorsque ceux-ci ne trouvent personne pour les écouter ?
Six millions de citoyens ne sont ni une marge administrative, ni une ligne dans la balance des transferts financiers, ni un public convoqué pour applaudir lorsque cela arrange les circonstances. Ils font partie du Maroc, à l’intérieur comme à l’extérieur. Si l’État attend d’eux qu’ils restent fidèles à leur pays, ils sont en droit d’attendre des institutions de ce pays une fidélité équivalente à leurs droits et à leurs attentes.
Les transferts financiers peuvent couvrir une partie des besoins de l’économie, mais ils ne peuvent combler le vide politique.