Belgique : journalistes pris pour cible lors des manifestations, qui les protège face aux abus policiers ?

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Bruxelles — Couvrir une manifestation ne devrait jamais devenir une épreuve de survie professionnelle. Pourtant, sur le terrain, des journalistes chargés de documenter les événements et de rendre compte de l’action des forces de l’ordre se retrouvent parfois exposés à des comportements policiers qui interrogent directement le respect de la liberté de la presse en Belgique.

Bousculades, gestes agressifs, usage de gaz lacrymogènes dans des zones où travaillent des journalistes, difficultés à filmer des interpellations : les professionnels des médias dénoncent des situations dans lesquelles leur présence semble insuffisamment prise en considération par certains policiers. Une question s’impose alors : qui protège les journalistes lorsqu’ils sont confrontés à des comportements abusifs de ceux qui sont censés faire respecter la loi ?

Informer ne constitue pas une menace

Le journaliste présent sur une manifestation n’est ni un organisateur, ni un participant aux affrontements, ni un adversaire des forces de l’ordre. Sa mission consiste à observer, filmer, vérifier les faits et rendre compte de ce qui se déroule dans l’espace public, y compris lorsque les images concernent des arrestations ou des interventions policières.

Manifestation a Paris contre la reforme des retraites entre Place d’Italie et la Place Vauban Une femme a ete atteinte par les gaz lacrymogenes. Elle est secourue par une manifestante et des journalistes.

Or, lorsque des journalistes clairement identifiés sont poussés, empêchés de travailler ou exposés à des moyens de dispersion sans considération suffisante pour leur présence, c’est bien davantage que leur confort professionnel qui est en jeu. La possibilité même d’informer le public se trouve fragilisée.

Filmer une interpellation ne signifie pas s’opposer à la police. Documenter une intervention ne revient pas à contester systématiquement sa légitimité. Dans une démocratie, le travail journalistique permet précisément d’établir les faits, de confronter les versions et de rendre compte des événements avec les éléments disponibles.

La distinction entre journalistes et manifestants devrait donc constituer un réflexe opérationnel élémentaire, sans pour autant dispenser les professionnels des médias du respect des consignes de sécurité légitimes.

Les gaz lacrymogènes et les entraves au travail de la presse

L’utilisation de gaz lacrymogènes lors d’une manifestation peut exposer les journalistes aux mêmes risques physiques que les autres personnes présentes sur le terrain. Mais lorsque ces moyens sont déployés à proximité de professionnels clairement identifiés, la question de la proportionnalité, des précautions prises et de la possibilité de poursuivre leur mission mérite d’être examinée avec sérieux.

Plus préoccupant encore, lorsque des journalistes ont le sentiment que l’usage de la force ou les mouvements des unités de police les empêchent de filmer des arrestations, le doute s’installe. Il ne suffit pas de constater qu’un journaliste n’a pas pu enregistrer une séquence pour conclure à une volonté délibérée de dissimuler des faits. En revanche, toute entrave injustifiée à son travail doit pouvoir être documentée, signalée et, si nécessaire, faire l’objet d’une enquête.

Les journalistes ne réclament aucun privilège leur permettant de se soustraire aux impératifs de sécurité. Ils demandent que leur fonction soit reconnue et que les interventions policières ne les exposent pas inutilement à des violences ou à des obstacles injustifiés.

La liberté de la presse ne s’arrête pas aux cordons policiers

La liberté d’informer ne se limite pas aux conférences de presse, aux communiqués officiels ou aux déclarations des responsables publics. Elle se mesure également sur le terrain, là où les événements sont parfois tendus, les versions contradictoires et les images indispensables à la compréhension des faits.

Les autorités policières ont la responsabilité de maintenir l’ordre et de protéger les personnes. Cette mission ne saurait toutefois faire disparaître les exigences de proportionnalité, de respect des droits fondamentaux et de responsabilité dans l’usage de la force.

Lorsqu’un journaliste est bousculé, menacé ou empêché de travailler, il doit pouvoir signaler les faits et obtenir une réponse appropriée. L’identification des équipes de presse, une communication claire entre les responsables opérationnels et les journalistes ainsi que des consignes adaptées aux interventions permettraient de réduire les risques de confrontation.

Il appartient également aux rédactions de préparer leurs équipes, de rappeler les mesures de sécurité et de conserver les éléments permettant d’établir précisément les circonstances d’un incident.

L’AJP doit-elle intervenir ?

Face à ces préoccupations, l’Association des journalistes professionnels (AJP) est appelée à jouer pleinement son rôle de défense de la profession. Les journalistes qui couvrent les manifestations ne devraient pas avoir à affronter seuls les conséquences d’incidents survenus dans l’exercice de leur métier.

Une intervention de l’AJP permettrait notamment de recueillir des témoignages circonstanciés, de documenter les incidents signalés, d’interpeller les autorités compétentes et de demander des garanties concrètes pour la sécurité des équipes de presse. Un dialogue avec les responsables policiers pourrait également déboucher sur des protocoles plus clairs concernant l’identification des journalistes, leur positionnement sur le terrain et les conditions dans lesquelles ils peuvent filmer les interventions.

Lorsque des éléments précis laissent supposer des violences ou des entraves injustifiées, les faits doivent pouvoir être examinés par les instances compétentes, sur la base des témoignages, des images et des autres preuves disponibles.

L’enjeu dépasse les seuls intérêts des journalistes concernés. Il touche au droit du public à être informé et à la capacité de la société à contrôler démocratiquement l’action des institutions chargées de faire respecter la loi.

Qui protège ceux qui témoignent ?

Une démocratie ne peut pas exiger des journalistes qu’ils rendent compte des manifestations tout en laissant sans réponse les incidents qui les empêchent d’accomplir leur mission. La police doit pouvoir intervenir lorsque la situation l’exige ; les journalistes doivent pouvoir travailler sans être assimilés indistinctement aux personnes qu’ils couvrent.

La question mérite donc d’être posée publiquement : qui garantit la sécurité des journalistes lorsqu’ils sont confrontés à des comportements policiers inappropriés ?

L’AJP, les rédactions et les autorités compétentes ont chacune un rôle à jouer. Il ne s’agit pas d’opposer systématiquement la presse à la police, mais de rappeler une règle fondamentale : le maintien de l’ordre et la liberté d’informer doivent pouvoir coexister.

Car lorsque les journalistes ne peuvent plus filmer librement les événements d’intérêt public, ce n’est pas seulement leur travail qui est entravé. C’est aussi le regard des citoyens sur ce qui se déroule en leur nom qui risque de s’obscurcir.

 

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