Ribaucourt, l’alerte de trop : quand une tentative d’homicide ravive le malaise d’une station devenue symbole de l’abandon sécuritaire à Bruxelles
Bouchaib El Bazi
Lundi soir, aux alentours de 20h55, une nouvelle scène de violence est venue frapper de plein fouet la station de métro Ribaucourt, à Molenbeek-Saint-Jean. Une altercation entre deux individus s’est terminée dans un bain de sang. Un homme, poignardé à plusieurs reprises selon les premiers éléments, a été transporté en urgence vers l’hôpital. Mardi midi, la police fédérale confirmait que la victime se trouvait dans un état critique, ses jours étant toujours en danger. Le parquet de Bruxelles a immédiatement ouvert une enquête pour tentative d’homicide.
À première vue, il pourrait s’agir d’un fait divers de plus dans une métropole européenne confrontée à la violence urbaine. Mais pour quiconque connaît Bruxelles, et plus particulièrement le quartier de Ribaucourt, cet événement ne surprend malheureusement personne.
Car Ribaucourt n’est pas une station comme les autres.
Ribaucourt metro station est depuis plus d’une décennie régulièrement citée dans les rapports policiers, les débats parlementaires régionaux et les enquêtes journalistiques comme l’un des principaux points noirs du narcotrafic bruxellois.
Dès 2011, la police de Bruxelles-Ouest parlait officiellement du quartier Ribaucourt comme d’« un lieu de trafic de produits stupéfiants », précisant que le carrefour situé à proximité immédiate de la station constituait « un point chaud et un lieu de rencontre pour les dealers et leur clientèle ». En 2012, la même zone de police évoquait déjà un quartier « notoirement connu » pour les transactions entre dealers et consommateurs.
Treize ans plus tard, le constat semble inchangé—ou pire.
En octobre 2024, des images devenues virales montraient une transaction de drogue en plein wagon du métro bruxellois, entre Ribaucourt et Rogier, sous les yeux de voyageurs, de familles et d’enfants. Le reportage publié par BRUZZ a choqué bien au-delà de la capitale belge et relancé le débat sur la sécurité dans les transports publics.
Plus récemment encore, en décembre 2025, les autorités sanitaires bruxelloises justifiaient l’ouverture d’une nouvelle salle de consommation à moindre risque à Molenbeek par un constat sans ambiguïté : « l’usage visible de drogues fait malheureusement partie du paysage urbain, notamment autour de Ribaucourt ».
Dans ce contexte, la tentative d’homicide de lundi ne relève plus du simple fait divers. Elle s’inscrit dans une dynamique criminologique bien identifiée : celle des territoires urbains où la concentration de toxicomanie, de précarité sociale, de microcriminalité et de réseaux de distribution finit par créer des zones de tension permanente.
Les criminologues spécialisés dans la sécurité urbaine parlent de « normalisation de la violence environnementale » : un phénomène dans lequel les usagers finissent par intégrer comme banales des scènes qui, ailleurs, provoqueraient une mobilisation politique immédiate—consommation de crack sur les quais, seringues abandonnées, agressions, rackets, menaces au couteau.
À Bruxelles, Ribaucourt est progressivement devenue l’incarnation de cette dérive.
La STIB, de son côté, multiplie les dispositifs de sécurité, les équipes de médiation et les partenariats sociaux. Mais les chiffres parlent d’eux-mêmes : plus de 4 000 incidents liés à la drogue ont été recensés dans les stations du réseau bruxellois en une seule année, selon les données relayées en 2024.
La question qui se pose aujourd’hui n’est donc plus de savoir si Ribaucourt est un point noir sécuritaire. Les rapports policiers, les articles de presse, les témoignages des riverains et désormais les faits criminels récents l’ont déjà établi depuis longtemps.
La vraie question est plus dérangeante :
Combien de victimes faudra-t-il encore avant que la lutte contre le narcotrafic dans certaines stations du métro bruxellois cesse d’être traitée comme une nuisance… pour être enfin considérée comme une urgence de sécurité publique ?