Algérie 2026 : quand la justice devient un instrument de gestion de la peur politique
Bouchaib El Bazi
Dans les régimes incapables de produire leur légitimité par le développement, la participation citoyenne et la confiance institutionnelle, l’appareil sécuritaire finit souvent par se substituer au politique. C’est le tableau qui se dessine en Algérie en 2026, où les autorités renforcent leur emprise sur l’espace public à travers une nouvelle vague de poursuites judiciaires visant universitaires, militants, journalistes et opposants.
Au lieu d’engager des réformes structurelles susceptibles d’apaiser les tensions sociales et d’ouvrir le jeu politique, le pouvoir semble privilégier l’option coercitive. Les réseaux sociaux, longtemps perçus comme l’un des derniers espaces d’expression relativement ouverts, sont désormais transformés en terrains de surveillance et de criminalisation de la parole critique.
L’affaire Abderrahim Gharna : symptôme d’une université sous pression
La condamnation de l’enseignant universitaire et militant des droits humains Abderrahim Gharna, à une peine d’un an de prison ferme pour des publications numériques jugées dérangeantes, a suscité une vive émotion dans les milieux académiques et associatifs.
Au-delà du cas individuel, cette affaire interroge la place de l’université dans l’Algérie contemporaine. Une institution universitaire n’est pas uniquement un lieu de transmission des savoirs ; elle est aussi un espace de débat, de contradiction intellectuelle et de production critique. Lorsqu’un universitaire est poursuivi pour ses opinions, c’est l’autonomie même du savoir qui se trouve fragilisée.
Le fait que l’intéressé ait déjà purgé dix-huit mois de détention avant d’obtenir une relaxe en novembre 2025, puis soit de nouveau incarcéré en avril 2026, renforce l’idée d’un usage dissuasif de la procédure judiciaire elle-même.
Des textes flous au service d’une répression légalisée
Les poursuites engagées sur la base des articles 79, 96 et 196 bis du code pénal illustrent une tendance bien connue dans les systèmes autoritaires : recourir à des notions juridiques extensibles telles que « atteinte à l’unité nationale » ou « préjudice à l’intérêt supérieur de l’État ».
En droit comparé, l’usage de dispositions imprécises constitue un outil redoutablement efficace. Il permet de transformer une critique politique, une opinion dissidente ou une simple publication numérique en menace sécuritaire.
Le citoyen ne fait alors plus face à une règle claire et prévisible, mais à une interprétation politique variable selon les circonstances.
De Kamel Daoud à Boualem Sansal : la mise au pas des voix intellectuelles
La logique répressive ne vise pas uniquement les militants de terrain. Elle s’étend également aux figures intellectuelles et littéraires dont l’influence dépasse les frontières nationales. Les cas de Kamel Daoud et Boualem Sansal illustrent cette hypersensibilité du pouvoir à l’égard des consciences indépendantes.
Kamel Daoud, écrivain reconnu sur la scène francophone, a régulièrement fait l’objet de campagnes de dénigrement chaque fois que ses prises de position s’écartaient de la narration officielle. Quant à Boualem Sansal, il demeure depuis des années une cible privilégiée en raison de ses analyses critiques et de sa liberté de ton.
Quand l’écrivain devient suspect, c’est tout l’espace symbolique d’une nation qui se rétrécit.
Le choix sécuritaire : une stratégie de court terme
D’un point de vue géostratégique, certains régimes misent sur la coercition pour préserver la stabilité interne. Mais cette stabilité demeure généralement fragile, car elle repose sur la peur et non sur l’adhésion.
L’Algérie fait face à plusieurs défis majeurs : dépendance persistante aux revenus énergétiques, chômage des jeunes, crise de confiance institutionnelle, tensions régionales au Sahel et recompositions du Maghreb. Dans un tel contexte, l’ouverture politique devrait constituer un levier stratégique.
À l’inverse, la fermeture du champ public peut offrir un répit momentané, mais elle alimente à long terme la défiance, la fuite des compétences et l’isolement diplomatique.
Une image internationale qui se détériore
Les rapports publiés en 2025 et 2026 par plusieurs organisations internationales de défense des droits humains et de la liberté de la presse convergent vers un constat sévère : restriction des libertés publiques, instrumentalisation du droit pénal, recul du pluralisme médiatique et pression croissante sur la société civile.
Dans un monde gouverné par les indicateurs, la réputation institutionnelle et la confiance économique, ces signaux ont un coût concret. Ils influencent l’investissement étranger, la qualité des partenariats et la crédibilité internationale d’un État.
L’Algérie face à son dilemme historique
Le problème central réside dans la confusion persistante entre l’État et le régime. L’État moderne a besoin d’universités libres, d’une presse indépendante, d’un débat contradictoire et d’institutions crédibles. Le régime fermé, lui, perçoit ces dynamiques comme des menaces à contenir.
L’affaire Abderrahim Gharna, comme tant d’autres, n’est donc pas un incident isolé. Elle révèle un mode de gouvernance fondé sur la méfiance structurelle à l’égard de la société.
L’avenir ne se construit pas contre la parole
L’histoire contemporaine l’a démontré à maintes reprises : les systèmes qui combattent les idées finissent par perdre la bataille du temps. On peut ajourner les crises, rarement les résoudre par la seule contrainte.
L’Algérie dispose d’atouts considérables : ressources naturelles, capital humain, profondeur stratégique et poids historique régional. Mais ces atouts resteront sous-exploités tant que la parole libre sera perçue comme un danger au lieu d’être reconnue comme une richesse.
Car les nations progressent lorsqu’elles associent leurs intellectuels à la construction du futur, non lorsqu’elles les convoquent devant les tribunaux.