Le Maroc face au défi de la transformation des transferts migratoires en levier d’investissement productif
Nisrine El Belghiti
Tanger – Dans un contexte marqué par la reconfiguration des flux financiers transnationaux et la compétition accrue entre économies émergentes pour capter l’épargne diasporique, le Maroc cherche à franchir un nouveau palier dans sa relation avec ses ressortissants établis à l’étranger. C’est dans cette perspective que le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, a réaffirmé l’ambition de faire du Royaume une destination naturelle et privilégiée des investissements des Marocains du monde.
S’exprimant lors de l’ouverture du Forum national sur l’investissement et la diaspora marocaine, il a souligné la nécessité d’opérer un changement structurel dans le mode d’articulation économique entre le pays et sa communauté expatriée. L’enjeu n’est plus uniquement de maintenir un flux stable de transferts financiers, mais de transformer ces derniers en capitaux productifs capables de générer de la valeur ajoutée, de stimuler l’emploi et de soutenir la compétitivité territoriale.
Cette orientation s’inscrit dans une logique de montée en gamme du modèle de développement marocain, où l’investissement de la diaspora est désormais envisagé non comme une variable conjoncturelle, mais comme un levier stratégique de transformation économique. Dans cette perspective, les transferts financiers des Marocains résidant à l’étranger, qui dépassent aujourd’hui les 122 milliards de dirhams en 2025 selon les données officielles, constituent un socle macroéconomique significatif mais encore sous-exploité en termes d’investissement direct productif.
Au-delà des chiffres, l’exécutif marocain met en avant une lecture plus qualitative de cette ressource diasporique. Il ne s’agit plus seulement de mobiliser des flux monétaires, mais également de capitaliser sur les compétences, les réseaux internationaux et l’expertise accumulée par les Marocains établis à l’étranger dans des environnements économiques hautement compétitifs. Cette approche traduit une évolution conceptuelle importante : la diaspora n’est plus perçue uniquement comme une source de transferts, mais comme un acteur structurant du développement national.
Dans son intervention, Aziz Akhannouch a insisté sur la nécessité de créer un environnement d’investissement attractif, capable de convertir les transferts en projets structurants. Cette transition implique une amélioration du climat des affaires, une simplification des mécanismes administratifs et une meilleure intégration des investisseurs issus de la diaspora dans les dynamiques régionales de développement.
Cette vision s’inscrit dans une continuité stratégique impulsée au plus haut niveau de l’État par le roi Mohammed VI, qui a fait de l’ancrage de la diaspora dans le tissu économique national une priorité structurelle. Le souverain a, à plusieurs reprises, souligné la nécessité de dépasser la faible part actuelle des investissements des Marocains du monde dans l’investissement privé national, estimée à environ 10 %, afin de libérer un potentiel encore largement inexploité.
Dans cette optique, les politiques publiques récentes visent également à renforcer les dispositifs d’accompagnement, notamment à travers l’accès au logement, la facilitation des démarches d’investissement et la création de mécanismes dédiés à l’accueil des porteurs de projets issus de la diaspora. L’objectif est de consolider un lien économique durable entre le Maroc et ses ressortissants à l’étranger, fondé sur la confiance, la stabilité et la prévisibilité institutionnelle.
Sur le plan géoéconomique, cette stratégie traduit une lecture plus large des transformations en cours. Dans un monde où la concurrence pour attirer les capitaux diasporiques s’intensifie, le Maroc cherche à se positionner comme une plateforme d’ancrage régional pour les investissements de sa communauté expatriée, mais aussi comme un hub d’intégration entre l’Europe, l’Afrique et le monde arabe.
Pour les autorités marocaines, il ne s’agit donc pas uniquement d’une politique de mobilisation financière, mais d’un projet de transformation structurelle du rapport entre l’État et sa diaspora. Celle-ci est désormais pensée comme un acteur stratégique à part entière, capable de contribuer à la diversification économique, à l’innovation et à l’ouverture internationale du pays.
Ainsi, la nouvelle doctrine économique portée par Aziz Akhannouch s’inscrit dans une dynamique de long terme visant à repositionner la diaspora marocaine au cœur des équilibres de développement du Royaume. Dans cette approche, l’investissement n’est plus seulement un flux, mais un instrument de souveraineté économique et d’influence internationale.