Diplomatie des petits fours ou stratégie d’influence ? Quand les « Amis du Maroc » deviennent une institution parallèle
Dans les relations internationales contemporaines, la diplomatie ne se limite plus aux salons feutrés des chancelleries ni aux négociations discrètes entre États. Elle s’exerce également à travers le « soft power », ces réseaux d’influence composés d’associations d’amitié, de think tanks, de cercles économiques et d’acteurs de la société civile censés renforcer les liens entre nations partenaires.
À Bruxelles, capitale européenne par excellence, cette diplomatie d’influence constitue un outil stratégique majeur pour tous les pays soucieux de défendre leurs intérêts. Le Maroc ne fait évidemment pas exception. Cependant, une question mérite d’être posée : où s’arrête la diplomatie d’influence et où commence la routine mondaine institutionnalisée ?
Le dîner annuel organisé au Cercle Royal Gaulois Artistique et Littéraire par l’Association « Les Amis du Maroc », en co-organisation avec l’Ambassade du Royaume du Maroc en Belgique et au Luxembourg, illustre parfaitement cette interrogation.
Près de 200 personnalités issues des sphères politique, diplomatique, économique et académique se sont retrouvées autour d’une même ambition officiellement affichée : célébrer l’amitié maroco-belge. La présence du Ministre-Président de la Région de Bruxelles-Capitale, Boris Dilliès, ainsi que de plusieurs responsables politiques belges, témoigne incontestablement de la qualité des relations bilatérales entre Rabat et Bruxelles.
Jusque-là, rien d’inhabituel dans le fonctionnement classique de la diplomatie publique.
Là où l’exercice devient plus intéressant d’un point de vue analytique, c’est lorsque ces événements semblent davantage répondre à une logique de reproduction d’un cercle fermé qu’à une véritable stratégie d’influence mesurable.
Car à observer les différentes manifestations organisées ces derniers mois, un constat s’impose : ce sont souvent les mêmes visages qui se succèdent d’un cocktail à Anvers à un dîner à Bruxelles, d’une réception protocolaire à une cérémonie associative. Une diplomatie circulaire où les participants finissent par devenir à la fois organisateurs, invités et destinataires du message qu’ils sont censés diffuser.
Le renouvellement de la présidence de l’association, qui devrait constituer une opportunité de redéfinir une vision stratégique des relations maroco-belges, risque alors d’apparaître comme un simple exercice de continuité administrative.
Après l’hommage rendu au Baron Francis Delpérée pour son engagement en faveur du rapprochement entre le Maroc et la Belgique, la passation entre l’ancien et le nouveau président aurait pu être l’occasion d’un débat de fond : quels résultats concrets cette structure a-t-elle produits ? Quelle contribution réelle apporte-t-elle à l’image du Maroc en Belgique ? Quels projets économiques, universitaires ou culturels ont émergé grâce à cette plateforme ?
Ces questions demeurent souvent absentes des discours officiels.
La diplomatie d’influence moderne repose pourtant sur des indicateurs précis : capacité à mobiliser de nouveaux réseaux, attractivité économique générée, partenariats académiques développés, relais médiatiques diversifiés ou encore renforcement des positions diplomatiques du pays concerné.
Or, une stratégie qui se limite à réunir périodiquement un cercle restreint d’habitués risque inévitablement de perdre sa capacité transformative.
La satire populaire résumerait peut-être la situation avec davantage d’efficacité : après le dîner annuel pour la passation de pouvoir associative, pourquoi ne pas envisager demain le baptême d’un membre de l’ASBL ou, après-demain, le mariage du secrétaire général, toujours au nom du renforcement de l’amitié maroco-belge ?
L’ironie souligne une problématique sérieuse : celle de la frontière entre soutien institutionnel légitime aux initiatives de la société civile et dépendance excessive de certaines structures associatives vis-à-vis des moyens diplomatiques.
Loin d’être anecdotique, cette question renvoie à un enjeu fondamental de gouvernance publique. Dans un contexte international marqué par une concurrence accrue des influences, chaque action diplomatique devrait s’inscrire dans une logique d’efficacité, d’évaluation et d’impact.
Le Maroc dispose aujourd’hui d’atouts considérables en Belgique : une importante diaspora, des relations économiques solides, une coopération sécuritaire exemplaire et un capital de sympathie historiquement construit. Ces acquis méritent une diplomatie d’influence innovante, ouverte à de nouveaux acteurs et capable de dépasser les cercles traditionnels.
L’amitié entre deux nations ne se mesure pas au nombre de convives présents autour d’une table prestigieuse, ni à la fréquence des photos officielles diffusées après chaque réception.
Elle se mesure à la capacité de construire des passerelles durables entre sociétés, de favoriser des partenariats stratégiques et de produire des résultats tangibles au bénéfice des intérêts communs.
À défaut, la diplomatie d’influence risque de se transformer en diplomatie événementielle : beaucoup de discours, beaucoup de sourires, beaucoup de petits fours… mais une question persistante que les contribuables finissent toujours par poser : pour quels résultats ?
Un autre détail n’a pas échappé aux observateurs les plus attentifs : le vin coulait à flot tout au long de la soirée, dans un cadre où le raffinement gastronomique semblait parfois prendre le pas sur les objectifs diplomatiques affichés. Certes, les réceptions officielles obéissent aux usages protocolaires européens, où l’art de recevoir constitue un instrument classique du « soft power ». Toutefois, une interrogation demeure : jusqu’où l’hospitalité diplomatique sert-elle efficacement les intérêts stratégiques du Royaume, et à partir de quel moment se transforme-t-elle en simple exercice mondain déconnecté d’objectifs mesurables ? Dans les couloirs bruxellois, certains observateurs ironisent déjà : à défaut d’indicateurs d’impact précis, le succès de certaines initiatives finirait-il par se mesurer au nombre de bouteilles débouchées plutôt qu’au nombre de partenariats conclus ? Une boutade qui, derrière son apparente légèreté, pose une véritable question sur l’efficacité, la pertinence et la rationalisation des instruments de la diplomatie d’influence marocaine.
Dans un environnement géostratégique où chaque euro investi dans le rayonnement international doit répondre à une logique d’efficacité, la véritable amitié entre le Maroc et la Belgique mérite probablement davantage qu’un éternel retour des mêmes invités aux mêmes événements, sous les mêmes lustres et pour les mêmes photographies.
À Bruxelles, la diplomatie d’influence ne devrait sans doute pas être confondue avec une dégustation œnologique de haut niveau : les grands crus peuvent faciliter les conversations, mais ils ne remplacent ni une vision stratégique ni des résultats tangibles.