Mohamed Toujgani : entre État de droit, passions identitaires et instrumentalisation politique
Bouchaib El Bazi
Le retour de Mohamed Toujgani sur la scène religieuse bruxelloise, à l’occasion d’un prêche annoncé à la mosquée Averroès de Jette, dépasse de loin le cas individuel d’un imam controversé. Il révèle, en réalité, les tensions profondes qui traversent la Belgique contemporaine : rapport à l’islam, équilibre entre sécurité et libertés fondamentales, place des diasporas maghrébines et montée d’un débat public parfois dominé par l’émotion plus que par le droit.
Le parcours judiciaire de Mohamed Toujgani est connu. Expulsé en 2021 au nom de la sécurité nationale, après avoir été visé par des soupçons de radicalisme et d’ingérence étrangère, il a ensuite obtenu gain de cause devant les juridictions belges sur des questions essentielles touchant à sa nationalité et à son droit au séjour. Cette réalité est centrale : dans un État démocratique, ce n’est ni la rumeur, ni la pression médiatique, ni l’agitation politique qui tranchent, mais la justice.
Or, une partie des réactions observées depuis l’annonce de son retour traduit une dérive préoccupante. On peut critiquer un discours passé, interroger certaines ambiguïtés idéologiques ou débattre du rôle d’un prédicateur dans l’espace public. Cela relève du débat légitime. Mais lorsque la controverse se transforme en déferlement racial, en suspicion généralisée envers les musulmans de Belgique ou en remise en cause des décisions judiciaires, le problème change de nature. Il ne s’agit plus de vigilance démocratique, mais d’un glissement vers une stigmatisation collective.
La Belgique, comme d’autres États européens, fait face depuis deux décennies à un défi stratégique complexe : comment concilier la lutte contre les radicalismes avec le respect scrupuleux des libertés publiques ? Toute démocratie mature sait qu’un dispositif sécuritaire ne peut se substituer durablement au contrôle juridictionnel. Si des erreurs d’appréciation ont été relevées, si certaines analyses ont été jugées disproportionnées, alors les institutions doivent en tirer les conséquences avec sang-froid.
Le cas Toujgani illustre aussi une réalité géopolitique plus large : la question des influences étrangères sur les cultes musulmans en Europe. Qu’il s’agisse du Maroc, de la Turquie, des pays du Golfe ou d’autres acteurs, les États européens cherchent depuis longtemps à réduire les dépendances extérieures. Ce débat est légitime. Mais il devient contre-productif lorsqu’il sert de prétexte à délégitimer systématiquement toute figure religieuse issue de l’immigration maghrébine.
Car derrière certaines polémiques se cache une question rarement assumée : qui a le droit d’incarner un islam européen ? Un islam institutionnellement acceptable mais socialement invisible ? Un islam réduit à la discrétion culturelle ? Ou un islam pleinement belge, capable de produire ses propres élites religieuses, avec leurs qualités, leurs contradictions et leur pluralisme interne ?
En ce sens, le retour de Mohamed Toujgani agit comme un révélateur. Il montre les fragilités du modèle belge de gestion du fait religieux, l’absence d’une stratégie claire de formation des cadres musulmans locaux, mais aussi la difficulté persistante à traiter les citoyens belges de confession musulmane comme des sujets de droit ordinaires plutôt que comme des objets permanents de suspicion.
Nul n’est obligé d’adhérer aux positions passées de l’imam Toujgani. Nul n’est tenu de partager sa vision théologique. Mais chacun devrait reconnaître un principe supérieur : lorsqu’un homme retrouve ses droits à l’issue de procédures régulières, la démocratie exige le respect de cette décision. Refuser ce principe, c’est fragiliser l’État de droit lui-même.
La Belgique gagnerait à sortir des réflexes pavloviens. La sécurité nationale mérite sérieux et rigueur. La justice mérite respect. Et le débat sur l’islam en Europe mérite mieux que les cris, les amalgames et les passions tristes.