Affaire Toujgani : entre État de droit, liberté de culte et dérives de l’acharnement médiatique

Bouchaib El Bazi

Le retour annoncé de Mohamed Toujgani pour un prêche à la mosquée Averroès de Jette ne constitue pas seulement un fait divers religieux bruxellois. Il révèle, plus profondément, une tension structurelle entre impératifs sécuritaires, respect des libertés fondamentales et instrumentalisation politique de figures controversées. Dans une démocratie mature, cette séquence mérite d’être analysée avec sang-froid : non comme un scandale, mais comme un test institutionnel.

La justice a tranché, et cela compte

Le premier élément à rappeler est simple : Mohamed Toujgani est revenu en Belgique à la suite de décisions judiciaires favorables. La Cour de cassation a rejeté le recours de l’État belge contre l’octroi de la nationalité, confirmant ainsi la validité de son retour sur le territoire. Il ne s’agit donc ni d’un passage en force, ni d’un vide juridique, mais de l’application stricte de l’État de droit.  

Dans toute démocratie libérale, la justice constitue l’arbitre ultime lorsqu’un conflit oppose l’administration à un citoyen. Contester politiquement une décision est légitime ; remettre en cause son existence lorsqu’elle déplaît l’est beaucoup moins.

Le rapport du Comité R change la lecture du dossier

Deuxième point essentiel : le Comité R, organe indépendant chargé du contrôle des services de renseignement belges, a critiqué la manière dont certaines informations ont été utilisées dans ce dossier. Selon plusieurs médias belges, il a estimé que les analyses sécuritaires manquaient de nuances et reposaient en partie sur des éléments anciens, relayés sans précautions suffisantes.  

Cette observation est capitale. Elle signifie que les soupçons ayant justifié l’expulsion ne relevaient pas nécessairement d’un danger objectivé et actuel, mais d’une appréciation contestée. En matière de sécurité nationale, la prudence est nécessaire ; en matière de droits fondamentaux, elle doit être symétrique.

De la controverse au harcèlement politique

L’aspect le plus préoccupant de cette affaire réside désormais moins dans le passé judiciaire que dans certaines déclarations publiques appelant explicitement à empêcher un individu de prêcher, alors même qu’aucune interdiction judiciaire ne le frappe.

Vouloir “faire en sorte qu’il ne puisse plus émettre de prêches”, comme cela a été publiquement évoqué dans le débat politique, pose une question démocratique sérieuse : peut-on priver une personne de parole religieuse en dehors d’une condamnation ou d’une décision de justice ? Si la réponse devient oui, alors la frontière entre vigilance républicaine et intimidation politique devient dangereusement floue.

Dans ce contexte, la répétition de campagnes médiatiques ciblées, l’usage permanent du qualificatif “controversé” et la volonté affichée de surveillance spécifique peuvent être perçus comme une forme de harcèlement symbolique. Non pas parce que toute critique serait illégitime, mais parce qu’un citoyen bénéficiant de ses droits semble condamné à une suspicion perpétuelle.

La liberté de culte ne se divise pas

La Belgique protège constitutionnellement la liberté de conscience et la liberté de culte. Ces principes valent pour tous : croyants populaires, minorités religieuses ou personnalités jugées impopulaires.

Il ne s’agit pas ici de sanctifier Mohamed Toujgani, ni d’effacer les polémiques passées. Il s’agit de rappeler qu’en démocratie, les droits ne sont pas réservés aux personnes consensuelles. Ils existent précisément pour protéger aussi ceux que l’opinion juge dérangeants.

Empêcher un prêche légal uniquement sous pression politique créerait un précédent redoutable. Aujourd’hui un imam contesté ; demain, un syndicaliste, un intellectuel ou un opposant.

Une affaire révélatrice du malaise belge

L’affaire Toujgani révèle surtout le malaise belge face à la question religieuse musulmane : entre volonté de contrôle, peur du radicalisme, fragmentation communautaire et surenchère électorale. Dans cet espace tendu, certaines figures deviennent des symboles plus que des individus.

Or, gouverner par symbole est rarement efficace. Cela alimente les fractures, victimise les concernés et affaiblit la crédibilité des institutions.

Mohamed Toujgani peut être critiqué, contesté, débattu. C’est le propre d’une société libre. Mais tant que la justice ne l’interdit pas, vouloir l’exclure de l’espace religieux relève moins de la défense républicaine que d’une logique d’acharnement.

Une démocratie solide ne mesure pas sa force à la capacité de faire taire les voix controversées, mais à son aptitude à faire respecter le droit même lorsqu’il dérange.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.