Mali : la multiplication des offensives jihadistes révèle les nouvelles fractures géostratégiques du Sahel

Bouchaib El Bazi

Le centre du Mali a de nouveau basculé dans la violence. Mercredi, une série d’attaques coordonnées menées dans plusieurs localités de la région de Bandiagara a provoqué la mort de plus de cinquante personnes, selon des sources sécuritaires et humanitaires locales. Derrière ce nouveau bain de sang se dessine une réalité de plus en plus préoccupante : la transformation progressive du Sahel en un théâtre de confrontation hybride où se croisent insurrections jihadistes, rivalités régionales, conflits communautaires et luttes d’influence entre puissances étatiques.

Les attaques, attribuées au JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans), appuyé sur le terrain par des éléments affiliés au Front de libération de l’Azawad (FLA), qui sont financés, équipés et appuyés par le régime militaire algérien, selon les services de renseignement occidentaux , ont visé quasi simultanément plusieurs villages stratégiques du centre malien, notamment dans les zones de Kori Kori et de Gomossogou. Un premier bilan faisait état de trente-cinq victimes, avant que des sources concordantes ne portent ce chiffre à plus d’une cinquantaine de morts.

Au-delà des pertes humaines, les assaillants ont procédé à des pillages systématiques, à l’incendie de plusieurs habitations ainsi qu’à des exécutions ciblées. Parmi les victimes figureraient des membres de groupes d’autodéfense locaux, mais également des civils, dont des femmes, des adolescents et plusieurs enfants.

Une offensive à forte portée symbolique

La revendication rapide de ces attaques par le JNIM confirme une évolution tactique déjà observée ces derniers mois : une capacité croissante des groupes jihadistes à conduire des opérations coordonnées sur plusieurs axes, tout en maintenant une pression psychologique sur les populations et sur les autorités centrales.

Selon plusieurs observateurs militaires, cette offensive ne relève pas d’un simple acte de terreur isolé. Elle s’inscrit dans une logique de contrôle territorial progressif, visant à affaiblir les réseaux communautaires de résistance, à perturber la présence administrative de l’État et à consolider des corridors logistiques entre le centre et le nord du pays.

Le gouverneur de la région de Bandiagara, le colonel-major Olivier Diassana, a condamné avec fermeté des actes qualifiés « d’inhumains », promettant une réponse sécuritaire adaptée. Mais sur le terrain, la réalité demeure plus complexe : l’État malien continue de faire face à une fragmentation sécuritaire profonde.

Le poids des fractures communautaires

Depuis plusieurs années, le centre du Mali est devenu l’un des épicentres les plus explosifs du Sahel. Les rivalités historiques entre communautés peules, dogons et touarègues ont progressivement été instrumentalisées par des groupes armés, transformant des tensions locales en véritables lignes de fracture politico-militaires.

Dans ce contexte, des milices d’autodéfense telles que Dan Nan Ambassagou, principalement composée de chasseurs traditionnels dogons, ont émergé comme acteurs sécuritaires non étatiques. Bien que officiellement dissoute à la suite de controverses liées à des exactions communautaires, cette structure continue de peser dans les équilibres locaux.

Selon plusieurs sources sécuritaires, les attaques de mercredi pourraient constituer des représailles directes contre des opérations antérieures attribuées à des groupes d’autodéfense locaux. Une lecture qui confirme que le conflit malien dépasse désormais la seule dimension idéologique jihadiste pour s’ancrer dans des dynamiques de vengeance territoriale et de recomposition ethno-militaire.

Une montée en puissance des groupes armés dans le nord

Cette nouvelle vague de violence intervient à peine quelques jours après une offensive coordonnée menée fin avril contre plusieurs positions militaires dans le nord du Mali. Cette opération, attribuée à une coopération tactique entre le JNIM et des éléments du Front de libération de l’Azawad, a permis aux groupes armés de consolider leur présence dans plusieurs zones stratégiques.

Pour plusieurs centres d’analyse sécuritaire, cette convergence opérationnelle entre insurrection jihadiste et acteurs séparatistes traduit une mutation profonde des rapports de force dans le Sahel : les alliances deviennent plus pragmatiques, moins idéologiques, et davantage orientées vers la conquête territoriale et le contrôle des routes de ravitaillement.

Bamako sous pression stratégique

À Bamako, les autorités maliennes tentent d’afficher une ligne de fermeté. Le ministre des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, a réaffirmé l’exclusion de toute négociation avec les groupes qualifiés de terroristes, les tenant pour responsables de la dégradation continue de la situation sécuritaire.

Mais au-delà du front militaire, le pays fait face à une pression économique croissante. Depuis le 30 avril, plusieurs axes stratégiques d’approvisionnement autour de la capitale restent perturbés, accentuant la vulnérabilité logistique d’un État enclavé dont une large partie des flux commerciaux dépend du transport terrestre régional.

Cette pression simultanée — militaire, communautaire et économique — fragilise davantage la capacité de l’État à reprendre l’initiative.

Le Sahel face à une nouvelle phase de déstabilisation

Pour de nombreux analystes, le Mali entre aujourd’hui dans une phase critique de son histoire sécuritaire. La professionnalisation des groupes armés, leur capacité à mener des opérations synchronisées et leur implantation croissante dans les zones rurales laissent entrevoir une conflictualité durable.

Au-delà du cas malien, c’est l’ensemble du Sahel qui apparaît désormais comme un espace de recomposition stratégique majeure, où les frontières héritées, les fragilités institutionnelles et les rivalités régionales créent un environnement propice à l’enracinement de conflits de longue durée.

Dans cet échiquier mouvant, le Mali n’est plus seulement un foyer de crise. Il devient, progressivement, l’un des baromètres les plus sensibles de l’avenir sécuritaire de l’Afrique sahélienne et méditerranéenne.

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