Gembloux–Chastre : quand l’Europe se souvient que sa liberté fut aussi défendue par l’Afrique
Bouchaib El Bazi
Ce dimanche 10 mai, dans le silence recueilli des plaines brabançonnes, Gembloux et Chastre ont une nouvelle fois rappelé à l’Europe une vérité historique que le tumulte contemporain tend parfois à reléguer aux marges de la mémoire collective : en mai 1940, lorsque les colonnes blindées de la Wehrmacht déferlaient sur le continent, ce ne furent pas seulement des soldats français qui opposèrent une résistance acharnée à l’avancée nazie, mais également des milliers de combattants venus du Maroc, d’Algérie, de Tunisie et d’Afrique subsaharienne.
Dans la nécropole militaire de Chastre, où s’alignent croix blanches et stèles musulmanes, repose une part essentielle — et encore trop méconnue — de l’histoire européenne. Ici gisent des hommes venus de Meknès, de Tlemcen, de Fès, de Constantine, de Dakar ou encore de Tunis. Des soldats dont la géographie natale était africaine, mais dont le destin militaire allait se confondre avec celui de la Belgique, de la France et, plus largement, de l’Europe.
Les archives militaires rappellent que la bataille de Gembloux, livrée les 14 et 15 mai 1940, constitue l’une des rares victoires tactiques remportées par l’armée française durant la campagne de mai 1940. La 1ère Division marocaine y joua un rôle déterminant en freinant, parfois au corps-à-corps, les offensives mécanisées allemandes. Leur résistance permit de ralentir temporairement la progression des panzers et d’offrir un précieux délai stratégique aux forces alliées.
Mais au-delà de l’exploit militaire, Gembloux-Chastre incarne aujourd’hui un symbole politique d’une actualité saisissante.
À l’heure où les nationalismes identitaires regagnent du terrain, où les discours de rejet se normalisent dans plusieurs démocraties européennes, et où les mémoires coloniales demeurent encore trop souvent instrumentalisées, la cérémonie de Chastre agit comme un rappel brutal : l’Europe n’a pas été défendue uniquement par les Européens.
Sa liberté fut aussi préservée par des soldats musulmans, africains, maghrébins, souvent jeunes, parfois à peine sortis de l’adolescence, envoyés sur un front qui n’était pas le leur mais pour une cause devenue universelle : celle de la lutte contre le totalitarisme.
Ce fait historique bouleverse encore certains récits nationaux trop étroits. Il déconstruit les discours contemporains qui opposent identité européenne et héritages extra-européens. Car à Chastre, les pierres tombales racontent une autre vérité : celle d’une fraternité des armes qui a précédé la fraternité politique.
Sur le plan géostratégique, cette mémoire revêt également une portée particulière. Alors que l’Europe cherche aujourd’hui à redéfinir sa souveraineté militaire, à renforcer son autonomie stratégique et à repenser ses partenariats avec l’Afrique, Gembloux rappelle que les liens sécuritaires entre les deux continents ne sont ni récents, ni circonstanciels : ils sont inscrits dans le sang de l’Histoire.
Les cérémonies commémoratives organisées chaque année dans le Brabant wallon ne relèvent donc pas uniquement du devoir de mémoire ; elles constituent un acte politique. Elles rappellent qu’aucune civilisation ne triomphe seule, qu’aucune démocratie ne survit durablement dans le repli, et que face aux extrémismes, anciens comme nouveaux, ce sont toujours l’union, la solidarité et la fraternité qui finissent par l’emporter.
À Chastre, ce dimanche, ce n’étaient pas seulement des soldats que l’on honorait.
C’était une certaine idée de l’Europe.
Une Europe qui, lorsqu’elle se souvient vraiment de son histoire, comprend qu’elle n’a jamais été une forteresse.