Mort derrière les murs : le suicide de Khalid Essalhi relance le scandale des internements sans fin en Belgique

Bouchaib El Bazi

Khalid Essalhi est mort dans le silence d’un système qui l’avait oublié vivant.

Après plus de neuf ans passées entre prison, internement psychiatrique et procédures administratives interminables, cet homme d’origine marocaine a fini par mettre fin à ses jours.
Son décès provoque aujourd’hui une onde de choc et soulève une question accablante : comment un être humain peut-il rester enfermé aussi longtemps sans perspective réelle de sortie ?

Interné à Paifve depuis février 2017, Khalid Essalhi avait été placé sous mesure d’internement à la suite de plusieurs affaires judiciaires mêlant vols avec violence, coups et blessures, extorsion et port d’armes.
Mais au fil des années, son dossier avait cessé d’être uniquement judiciaire. Il était devenu profondément humain, médical et social.

Les documents internes consultés décrivent un homme fragilisé psychologiquement, dont l’état mental s’était progressivement détérioré sous l’effet de l’enfermement prolongé et de l’absence totale de perspective.

Les autorités elles-mêmes reconnaissaient un “désespoir grandissant”. Et pourtant, malgré cette alerte claire, aucune solution durable n’a été mise en place.

Khalid Essalhi n’était pas un détenu ordinaire.
C’était un interné psychiatrique. En Belgique, cela signifie qu’une personne peut rester privée de liberté sans limite précise dans le temps, tant qu’elle est considérée comme présentant un risque.
Dans les faits, certains internés passent des années enfermés sans véritable horizon de sortie. C’est exactement ce qui semble s’être produit dans ce dossier.

Les rapports montrent qu’un retour au Maroc était activement envisagé.
Sa famille, retrouvée après des années sans nouvelles, s’était mobilisée pour l’accueillir à Agadir. Son frère Hassan avait fourni des garanties financières et accepté de l’héberger. Un psychiatre marocain avait accepté d’assurer la continuité des soins.
Des contacts réguliers avaient été établis entre les autorités, la famille et les services médicaux.

Pour la première fois depuis longtemps, Khalid Essalhi retrouvait un espoir. Mais cet espoir s’est heurté à la lenteur administrative.

Les procédures se sont accumulées. Les blocages liés à l’immigration ont retardé les décisions. Les échanges entre institutions se sont éternisés.
Pendant ce temps, l’homme restait enfermé.

Les documents évoquent même explicitement l’absence de solution adaptée : soit un transfert vers le Maroc, soit une prise en charge dans une unité médico-légale belge. Rien n’a abouti.

Le plus troublant reste peut-être cette phrase contenue dans les rapports internes :

« Monsieur ESSALHI fait montre d’un désespoir grandissant, principalement du fait de l’enfermement et du manque de perspective dans sa situation. » Autrement dit, le danger était identifié.

Le risque suicidaire, la détresse psychologique et l’impact destructeur de l’attente étaient connus des autorités.
Pourtant, Khalid Essalhi est resté coincé dans un vide institutionnel où personne ne semblait capable — ou décidé — de trancher.

Aujourd’hui, sa mort dépasse largement le cadre d’un simple fait divers. Elle met en lumière les failles profondes du système belge d’internement psychiatrique, régulièrement critiqué par les organisations de défense des droits humains et par le Conseil de l’Europe pour les conditions de prise en charge des internés souffrant de troubles psychiatriques.

Car derrière les termes administratifs et judiciaires, il y avait un homme qui attendait simplement une issue.

Un homme dont la famille espérait enfin le retour après plus de vingt ans de séparation.
Un homme qui parlait de retrouver sa mère au Maroc.
Un homme qui croyait encore pouvoir sortir.

Mais les portes ne se sont jamais ouvertes à temps.

Et aujourd’hui, la question qui hante ce dossier est terrible : si les autorités savaient que Khalid Essalhi sombrait psychologiquement, pourquoi l’avoir laissé s’enfoncer jusqu’à l’irréparable ?

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