Foyer Anderlechtois : quand la gouvernance publique résiste au procès médiatique
Par Bouchaib El Bazi
Une institution publique ne se résume jamais à un visage. Encore moins lorsqu’elle gère l’une des politiques sociales les plus sensibles de la Région bruxelloise : le logement. C’est précisément ce qu’a rappelé, devant la commission d’enquête parlementaire, le président du Foyer Anderlechtois, Lotfi Mostefa, en livrant une défense qui dépasse largement son cas personnel. Derrière les accusations de clientélisme, c’est une réflexion plus profonde sur la gouvernance des organismes publics qui s’impose.
Depuis plusieurs mois, le Foyer Anderlechtois est devenu le symbole d’un débat où se mêlent enquête journalistique, procédure judiciaire et responsabilité politique. Dans un contexte aussi chargé, la tentation est grande de réduire une institution complexe à la personnalité de son président. Pourtant, les auditions parlementaires révèlent une réalité bien plus nuancée.
Lotfi Mostefa n’a pas cherché à nier les difficultés auxquelles l’institution a été confrontée. Il a reconnu que le Foyer Anderlechtois, comme beaucoup d’organismes publics confrontés à une pression sociale considérable, demeure perfectible. Mais il a fermement rejeté l’idée selon laquelle les attributions de logements dépendraient d’une volonté individuelle.
Cette distinction est essentielle.
Dans toute démocratie administrative moderne, la chaîne décisionnelle constitue précisément la première garantie contre les dérives personnelles. Les explications fournies devant la commission rappellent que chaque dossier suit un parcours administratif impliquant plusieurs services, plusieurs niveaux hiérarchiques et, surtout, le contrôle final du délégué social de la Société du Logement de la Région de Bruxelles-Capitale (SLRB). Cette architecture institutionnelle n’a pas été conçue pour protéger un président ; elle existe pour protéger les citoyens contre toute décision arbitraire.
C’est là que le débat mérite d’être replacé.
Depuis plusieurs années, la gouvernance publique évolue dans toute l’Europe vers une multiplication des mécanismes de contrôle, des validations croisées et des responsabilités partagées. Le logement social n’échappe pas à cette évolution. Imaginer qu’un président puisse attribuer seul des logements reviendrait à ignorer le fonctionnement même des organismes publics contemporains.
Les auditions semblent d’ailleurs confirmer cette lecture. Aucun témoignage entendu jusqu’à présent n’a démontré l’existence d’un système organisé permettant à Lotfi Mostefa d’imposer personnellement les décisions d’attribution. Les critiques portent davantage sur certaines pratiques internes, des insuffisances organisationnelles ou des difficultés de management que sur la preuve d’un clientélisme institutionnalisé.
Cette nuance n’est pas un détail juridique ; elle constitue le cœur même de l’État de droit.
Une démocratie ne condamne pas sur la base d’une impression médiatique. Elle établit des responsabilités à partir de faits vérifiés, de preuves contradictoires et de procédures respectueuses des droits de chacun.
À cet égard, un autre élément mérite d’être souligné. Le reportage qui a déclenché cette séquence politique repose notamment sur des témoignages anonymes ainsi que sur celui d’une personne faisant elle-même l’objet d’une plainte déposée par le président du Foyer. Cela ne suffit évidemment pas à invalider une enquête journalistique, mais cela rappelle qu’aucune investigation, aussi sérieuse soit-elle, ne saurait se substituer au travail de la justice ni au principe du contradictoire.
Il serait tout aussi réducteur d’ignorer les transformations engagées au sein du Foyer Anderlechtois depuis plusieurs années.
Sous la présidence de Lotfi Mostefa et avec la direction générale, l’institution a profondément revu son organisation interne : restructuration de l’organigramme, clarification des responsabilités, professionnalisation des procédures de marchés publics, modernisation informatique, renforcement de la formation du personnel et développement du parc immobilier. Ces évolutions, régulièrement documentées par les mécanismes de contrôle interne, témoignent d’une volonté d’inscrire le Foyer dans une logique de gouvernance moderne, davantage fondée sur les processus que sur les personnes.
C’est précisément ce contraste qui interpelle.
D’un côté, une institution qui affirme avoir renforcé ses mécanismes de contrôle. De l’autre, une perception publique largement façonnée par une narration privilégiant la personnalisation du pouvoir. Entre ces deux réalités, il appartient désormais à la justice de trancher, loin de la pression médiatique comme des intérêts politiques.
Le président du Foyer a d’ailleurs choisi d’exercer son droit au silence concernant les éléments désormais versés au dossier judiciaire. Cette décision, parfois interprétée à tort comme un aveu, relève pourtant d’un principe élémentaire de prudence juridique. Dans un État de droit, la séparation entre l’enquête judiciaire et le contrôle parlementaire constitue une garantie fondamentale pour toutes les parties.
Au-delà de la personne de Lotfi Mostefa, c’est finalement l’image même du logement social bruxellois qui se trouve aujourd’hui en jeu.
Les femmes et les hommes qui assurent quotidiennement la gestion des logements publics travaillent dans un environnement marqué par une demande toujours croissante, des moyens limités et des attentes sociales immenses. Fragiliser durablement leur crédibilité sans conclusions judiciaires définitives risquerait d’alimenter une défiance généralisée envers des institutions qui demeurent essentielles à la cohésion sociale de Bruxelles.
Les commissions d’enquête ont pour vocation de renforcer la transparence démocratique. Elles ne doivent cependant jamais devenir le prolongement d’un procès médiatique. La responsabilité politique exige de la rigueur ; la justice exige des preuves. Confondre les deux reviendrait à affaiblir les fondements mêmes de l’État de droit.
L’audition de Lotfi Mostefa n’a sans doute pas clos le débat. Elle a néanmoins rappelé une vérité institutionnelle souvent oubliée : dans une administration moderne, les décisions sont collectives, les contrôles multiples et les responsabilités partagées. Avant toute conclusion définitive, cette réalité mérite d’être entendue avec autant d’attention que les accusations elles-mêmes.