Quand certains supporters deviennent le pire service de communication de leur propre pays
Bouchaib El Bazi
Avant même que le ballon ne roule sur la pelouse pour le match opposant l’Algérie à l’Argentine aux États-Unis, un autre spectacle, beaucoup moins glorieux, avait déjà commencé. Non pas une démonstration de passion sportive, mais une énième séquence de tensions et d’altercations entre supporters, rappelant que, pour certains, le football semble être moins un sport qu’un prétexte à l’expression de comportements incompatibles avec les règles élémentaires du vivre-ensemble.
Dans le football moderne, les supporters ne sont plus de simples spectateurs. Ils sont devenus des ambassadeurs informels de leur nation. Chaque déplacement international constitue une occasion de projeter une image positive : enthousiasme, respect, convivialité et fair-play. Pourtant, certaines franges de supporters algériens semblent avoir choisi une autre mission : celle d’incarner, malgré elles, une diplomatie parallèle du désordre.
Les incidents survenus avant la rencontre Algérie-Argentine ne peuvent être considérés comme de simples faits divers isolés. Ils s’inscrivent dans une succession d’épisodes qui, au fil des années, ont régulièrement associé certains groupes de supporters algériens à des débordements regrettables lors d’événements sportifs internationaux.
Des compétitions africaines aux manifestations de liesse ayant parfois dégénéré dans plusieurs villes européennes, en passant par des incidents signalés lors de grandes compétitions organisées au Moyen-Orient, une constante semble émerger : une difficulté persistante, chez une minorité bruyante, à distinguer la ferveur sportive de l’agressivité, l’attachement patriotique du chauvinisme exacerbé, et la célébration collective du mépris des règles communes.
Le problème n’est évidemment pas la passion. Le football vit grâce à elle. Le problème apparaît lorsque certains supporters considèrent que le billet d’entrée dans un stade leur accorde une immunité temporaire face aux lois du pays hôte et aux normes élémentaires de civilité.
Plus préoccupant encore, certains discours médiatiques contribuent parfois à banaliser ces comportements. À force d’entretenir une rhétorique permanente de victimisation, de confrontation et de suspicion envers “les autres”, on finit par légitimer, consciemment ou non, des attitudes de défiance vis-à-vis de toute autorité ou de toute critique extérieure.
La conséquence est paradoxale : alors que les institutions officielles déploient d’importants efforts pour améliorer l’image du pays à l’international, quelques dizaines d’individus suffisent parfois à anéantir ces efforts en quelques minutes, sous l’œil des caméras et des réseaux sociaux.
Il serait évidemment injuste et intellectuellement malhonnête de réduire des millions d’Algériens aux agissements d’une minorité de supporters indisciplinés. De nombreux supporters algériens incarnent au contraire les valeurs du respect et du fair-play. Cependant, le véritable problème commence lorsque la critique des comportements déviants est systématiquement interprétée comme une attaque contre l’ensemble de la nation.
Aucune société ne progresse en transformant l’autocritique en trahison. Reconnaître l’existence d’un problème n’est pas une marque de faiblesse ; c’est souvent le premier pas vers sa résolution.
Car au fond, le football n’est qu’un révélateur. Il met en lumière des rapports à la règle, à l’autorité, à l’altérité et à la responsabilité collective qui dépassent largement le cadre sportif.
Il existe une différence fondamentale entre soutenir son équipe avec passion et considérer que cette passion autorise tous les excès. La première attitude honore un pays. La seconde contribue à ternir durablement sa réputation.
Les victoires sportives s’effacent des mémoires au fil des saisons. En revanche, les images de violences, d’incivilités et de chaos collectif laissent des traces beaucoup plus durables dans l’imaginaire international.
Le véritable défi pour certains supporters n’est donc peut-être pas de remporter un match de football, mais d’apprendre qu’on peut aimer son équipe sans détester l’autre, célébrer sans détruire, et représenter son pays sans lui porter préjudice.
Après tout, la plus belle victoire d’une nation n’est pas toujours inscrite au tableau d’affichage. Elle se mesure aussi à la dignité avec laquelle ses citoyens se comportent lorsqu’ils sont loin de chez eux.