MRE : à Casablanca, un appel à refonder la relation entre le Maroc et sa diaspora
Casablanca — À l’occasion de la Journée nationale du migrant, Casablanca a accueilli, samedi 8 août, une conférence internationale consacrée à la place des Marocains résidant à l’étranger (MRE) dans le développement du Royaume et à la nécessité de repenser les mécanismes de leur représentation et de leur participation à la vie publique.
Organisée à l’Anfa Palace à l’initiative de l’association française « Deux Rives », présidée par Salah El Manouzi, la rencontre a réuni des participants venus de plusieurs pays, notamment de France, d’Italie, d’Espagne, d’Amérique du Nord et d’autres espaces de la diaspora marocaine.
Dès l’ouverture des travaux, Salah El Manouzi a souhaité rendre hommage aux Marocains établis à l’étranger, en saluant leur contribution à la société marocaine et les liens qu’ils continuent d’entretenir avec leur pays d’origine. Les échanges ont rapidement dépassé la seule question économique pour s’intéresser à la représentation politique, aux droits administratifs et judiciaires, à la transmission culturelle ainsi qu’à la valorisation des compétences issues de l’émigration.
Une diaspora considérée comme un acteur stratégique
Parmi les premières interventions, celle de M. Fekkak a mis en avant le rôle particulier joué par les Marocains établis en Amérique, dont le potentiel économique, scientifique et professionnel demeure encore insuffisamment exploité dans les stratégies nationales de mobilisation des compétences de la diaspora.

D’autres intervenants, dont M. El Mubaraki, venu de France, ont rappelé l’importance démographique et économique de la communauté marocaine à l’étranger. Selon les chiffres avancés au cours des débats, celle-ci représenterait près de six millions de personnes à travers le monde, dont environ deux millions en France.
Au-delà des transferts financiers, les participants ont insisté sur une dimension souvent reléguée au second plan : le capital humain de la diaspora. Pour plusieurs intervenants, réduire les MRE à leur contribution financière reviendrait à sous-estimer leur véritable potentiel en matière d’expertise, d’innovation, d’investissement, de recherche et de rayonnement international du Maroc.
Double nationalité et représentation politique : le débat relancé
La question de la double nationalité a également occupé une place importante dans les discussions. Majida Bint Si Mouh, ainsi qu’une autre intervenante française, ont évoqué les difficultés que peuvent rencontrer certains binationaux dans leurs rapports avec les administrations et les juridictions, en soulignant notamment les situations susceptibles d’affecter plus durement les femmes.
Pour plusieurs participants, ces difficultés posent une question plus large : celle de la nécessité d’une représentation institutionnelle effective des Marocains du monde.
L’idée d’une représentation parlementaire des MRE a ainsi été remise au centre du débat. Selon les intervenants, une telle évolution pourrait contribuer à faire remonter directement les préoccupations de la diaspora au sein des institutions marocaines et à accélérer la simplification de certaines procédures administratives et judiciaires.
L’intervention de Sara, jeune chercheuse italienne et doctorante en Italie, a particulièrement retenu l’attention de l’assistance. Avec le regard d’une universitaire étrangère sur la diaspora marocaine, elle a souligné l’importance humaine et matérielle de cette communauté et s’est interrogée sur les raisons pour lesquelles le Maroc n’aurait pas encore instauré une représentation parlementaire directe de ses ressortissants établis à l’étranger, alors que plusieurs autres pays disposent de mécanismes de représentation de leurs communautés expatriées.
Son intervention a donné une dimension particulière au débat : la question de la représentation des MRE ne serait plus seulement une revendication interne à la diaspora, mais pourrait être considérée comme un enjeu de gouvernance et de démocratie représentative.
De l’argent envoyé aux compétences mobilisées
M. Adnan Dabbagh a, pour sa part, insisté sur la nécessité de changer de paradigme. Les Marocains résidant à l’étranger, a-t-il soutenu, ne peuvent être considérés uniquement comme une source de transferts financiers.
Ils constituent également, selon lui, une autre facette du Maroc à l’étranger, porteuse de compétences et d’expériences acquises dans des environnements professionnels internationaux.
Il a notamment évoqué le cas des architectes marocains formés ou exerçant à l’étranger. Son propos portait sur le décalage qu’il estime exister entre le potentiel de certains professionnels marocains de la diaspora et la place qui leur est effectivement accordée au Maroc. À ses yeux, les compétences étrangères bénéficient parfois d’une reconnaissance plus importante dans les fonctions de formation, de management ou de leadership, tandis que les professionnels marocains établis à l’étranger sont encore trop souvent sollicités pour des missions ponctuelles, la traduction ou l’organisation de séminaires.
Une situation qui, selon plusieurs participants, mérite d’être réexaminée à la lumière des ambitions du Maroc en matière de développement économique, de transformation numérique, d’innovation et de montée en compétence de ses ressources humaines.
La culture comme instrument de rayonnement
Le volet culturel n’a pas été absent des débats. Une intervenante française a proposé la réflexion autour de la création d’une agence culturelle marocaine, conçue en partenariat avec de grandes structures françaises de l’audiovisuel et de la culture.
L’objectif serait de mieux accompagner les nombreuses initiatives associatives portées par les Marocains de l’étranger et de leur donner une visibilité internationale plus importante.
Pour les participants, la culture ne devrait pas être envisagée comme un simple outil de préservation identitaire. Elle peut également constituer un instrument de diplomatie culturelle, de rayonnement international et de rapprochement entre les générations issues de l’immigration et le Maroc.
Les territoires ruraux également au cœur des préoccupations
Les discussions ont également abordé le rôle que pourraient jouer les communautés marocaines établies à l’étranger dans le développement des territoires d’origine.
Un participant a notamment insisté sur l’importance de mobiliser la diaspora en faveur des zones rurales, qui demeurent confrontées à des difficultés économiques, sociales et infrastructurelles.
L’enjeu serait donc de dépasser les projets individuels pour favoriser des mécanismes structurés permettant aux compétences, aux capitaux et aux réseaux internationaux des MRE de contribuer directement au développement territorial.
Le CCME au centre des critiques
La rencontre s’est achevée sur une séquence particulièrement critique à l’égard des mécanismes institutionnels actuels dédiés aux Marocains du monde.
Plusieurs participants ont appelé à une refonte profonde, voire à la dissolution du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME), estimant que cette institution n’aurait pas répondu, depuis sa création, aux attentes d’une diaspora devenue plus nombreuse, plus diverse et surtout plus qualifiée.
Au-delà du sort réservé au CCME, c’est donc l’ensemble de la relation institutionnelle entre le Maroc et ses ressortissants établis à l’étranger qui a été interrogé.
Les intervenants ont appelé à une mise en œuvre plus concrète des orientations royales relatives à la reconnaissance du rôle des Marocains du monde, notamment à travers l’instauration d’un « pacte de responsabilité » permettant de faire des MRE de véritables partenaires dans la construction de l’avenir national.
Une interpellation qui dépasse le cadre associatif
Les réactions des journalistes casablancais présents ainsi que celles des représentants d’associations internationales venus notamment d’Italie, de France et d’Espagne ont donné aux débats une tonalité particulièrement vive.
Une convergence s’est progressivement dessinée autour d’une même interrogation : quelle place le Maroc veut-il réellement accorder à sa diaspora dans les prochaines décennies ?
La question ne se résume plus aux transferts de fonds, qui constituent depuis longtemps l’un des principaux liens économiques entre le Royaume et ses ressortissants. Elle concerne désormais la représentation politique, la reconnaissance des compétences, l’accès aux institutions, la justice, la culture et la capacité des MRE à participer directement à la définition des politiques publiques qui les concernent.
Au terme de cette conférence, le message apparu le plus clairement dans les interventions est celui d’un changement de perspective : les Marocains du monde ne veulent plus être regardés uniquement comme une communauté qui contribue au développement du Maroc, mais comme une composante à part entière de la Nation, capable également de participer à sa gouvernance et à la définition de son avenir.
C’est précisément sur ce terrain que se situe désormais le véritable débat : non pas celui de savoir combien la diaspora apporte au Maroc, mais celui de savoir quelle place le Maroc est prêt à lui reconnaître dans la construction de son propre avenir.