Banque Al Amal : trente-six ans après, la question irrésolue des investissements des Marocains du monde
La marocaine
L’équation inachevée de la confiance financière entre le Maroc et sa diaspora
La relation entre le Maroc et sa diaspora s’est historiquement construite autour d’un double impératif : préserver les liens identitaires avec les communautés établies à l’étranger et mobiliser leur potentiel économique au service du développement national. C’est dans cette perspective qu’a été créée, en 1989, la Banque Al Amal, institution financière voulue par Feu Sa Majesté Hassan II afin d’accompagner les projets d’investissement des Marocains résidant à l’étranger (MRE) sur le territoire national.
Trente-six ans après sa création, une interrogation fondamentale continue cependant d’alimenter les préoccupations de milliers d’actionnaires issus de la diaspora : qu’est-il advenu des investissements consentis par les MRE dans cette institution emblématique ?
Une ambition stratégique au service de la diaspora
La création de Banque Al Amal répondait à une vision stratégique claire. Au-delà du rôle traditionnel des transferts financiers des MRE vers leur pays d’origine, il s’agissait d’encourager une participation plus active de la diaspora dans le tissu économique national à travers des mécanismes institutionnels adaptés.
Le projet reposait sur un principe innovant : faire des Marocains du monde non seulement des investisseurs, mais également des actionnaires d’une banque spécialisée dans l’accompagnement de leurs initiatives entrepreneuriales au Maroc.
Cette approche traduisait une reconnaissance précoce du rôle géoéconomique de la diaspora marocaine, aujourd’hui estimée à plusieurs millions de personnes réparties principalement en Europe, en Amérique du Nord et dans les pays du Golfe.
Une structure actionnariale dominée par les MRE
L’une des caractéristiques majeures de Banque Al Amal résidait dans la composition de son capital.
Selon les données disponibles, près de 70 % du capital étaient détenus par des Marocains résidant à l’étranger, ayant souscrit à ce projet avec la conviction de contribuer au développement économique du Royaume tout en bénéficiant d’un retour sur investissement.
Les institutions financières nationales, notamment les banques marocaines et la Caisse de Dépôt et de Gestion (CDG), détenaient approximativement 25 % du capital, le reste étant réparti entre différents investisseurs institutionnels.
Cette configuration faisait de Banque Al Amal une expérience singulière de participation économique transnationale, où la diaspora occupait une position centrale dans la gouvernance financière.
2009 : non pas une disparition, mais une prise de contrôle stratégique
Contrairement à une perception largement répandue au sein de la communauté des MRE, Banque Al Amal n’a pas cessé ses activités en 2009.
Cette année a plutôt constitué un tournant institutionnel majeur. La Banque Centrale Populaire (BCP) a procédé à l’acquisition de 40 % du capital de l’établissement, assumant de facto son contrôle opérationnel.
À l’époque, cette opération avait été présentée comme une mesure de restructuration destinée à redynamiser une institution confrontée à des difficultés persistantes. Les autorités financières y voyaient alors une opportunité de relancer un outil stratégique dédié à l’investissement des Marocains du monde.
La banque a progressivement été intégrée dans l’écosystème de la Banque Populaire, notamment au sein de sa structure dédiée aux Marocains du monde.
La question sensible des actionnaires historiques
C’est précisément sur ce point que persistent les principales zones d’ombre.
De nombreux actionnaires MRE affirment n’avoir bénéficié que d’une seule distribution de dividendes depuis la création de la banque, intervenue en 1993. Depuis lors, aucune visibilité claire n’aurait été apportée concernant la valorisation effective de leurs participations.
Plus préoccupant encore, plusieurs détenteurs de titres rapportent l’impossibilité pratique de céder leurs actions.
L’absence d’un marché organisé pour ces titres, combinée à l’incertitude entourant leur valorisation réelle, rend particulièrement difficile toute opération de liquidité.
Cette situation soulève des interrogations fondamentales relatives à la protection des investisseurs minoritaires et à la gouvernance des structures financières historiquement destinées à la diaspora.
Un enjeu dépassant le simple cadre financier
Au-delà de sa dimension économique, le dossier Banque Al Amal pose une question plus large : celle de la confiance institutionnelle entre l’État marocain et ses citoyens établis à l’étranger.
Les transferts des MRE constituent depuis plusieurs décennies l’un des principaux soutiens de l’économie nationale, représentant régulièrement des montants supérieurs aux investissements directs étrangers dans certaines périodes.
Dans ce contexte, la transparence concernant les mécanismes d’investissement dédiés à cette population stratégique devient un impératif de gouvernance.
L’attractivité future des dispositifs destinés à mobiliser l’épargne de la diaspora dépend largement de la capacité des institutions à garantir la clarté des règles de gestion, la protection des actionnaires et l’accès à une information financière fiable.
2025 : une restructuration porteuse d’interrogations
La réorganisation d’Al Amal Bank engagée en 2025 par le Groupe Banque Populaire, marquée notamment par la nomination d’une nouvelle direction générale et l’arrivée de nouveaux administrateurs, témoigne d’une volonté affichée de repositionnement stratégique.
Cette nouvelle étape pourrait constituer une opportunité pour clarifier définitivement la situation des actionnaires historiques.
Cependant, plusieurs interrogations demeurent sans réponses publiques explicites :
- Quel est aujourd’hui le statut exact des 70 % du capital historiquement détenus par les MRE ?
- Quelle est la valeur actuelle des actions souscrites par les investisseurs de la diaspora ?
- Quels mécanismes permettent aux actionnaires souhaitant céder leurs participations de le faire ?
- Les investisseurs initiaux ont-ils pu récupérer, totalement ou partiellement, les montants engagés lors de la création de la banque ?
- Une communication officielle détaillée est-elle envisagée à destination des actionnaires concernés ?
L’exigence de transparence comme condition de la confiance
L’avenir des politiques publiques destinées aux Marocains du monde repose sur un élément essentiel : la confiance.
Les milliers de MRE ayant investi dans Banque Al Amal ont répondu, à l’époque, à un appel national visant à renforcer leur implication dans le développement économique du Royaume.
Trente-six ans plus tard, l’exigence de transparence apparaît non seulement comme un droit légitime des actionnaires concernés, mais également comme une nécessité stratégique pour préserver la crédibilité des futurs instruments d’investissement destinés à la diaspora marocaine.
Dans une période où le Maroc cherche à renforcer davantage la contribution économique de ses citoyens établis à l’étranger, apporter des réponses claires sur le dossier Banque Al Amal constituerait un signal fort en faveur d’une gouvernance financière fondée sur la responsabilité, la redevabilité et la confiance mutuelle.
Car au-delà des chiffres et des mécanismes financiers, une question continue d’habiter de nombreux Marocains du monde : qu’est devenu l’investissement qu’ils avaient placé dans un projet présenté comme un pont durable entre leur pays d’accueil et leur pays d’origine ?