Le modèle religieux marocain : un instrument de stabilité intérieure et un levier de puissance douce dans un environnement géopolitique sous tension
Bouchaib El Bazi
À l’heure où les questions liées à la radicalisation, aux fractures identitaires et à la fragilisation des États occupent une place centrale dans les débats géopolitiques internationaux, le Maroc apparaît comme une exception régionale. Son modèle religieux, longtemps perçu comme une simple spécificité institutionnelle, s’impose désormais comme un facteur déterminant de stabilité politique, de cohésion sociale et de rayonnement international.
C’est la conclusion à laquelle parvient une récente étude de l’Institut européen d’études géopolitiques appliquées, présentée par son président Alexandre Nigros. Selon cette analyse, le Royaume a su construire, au fil des décennies, une architecture religieuse cohérente et structurée, capable de répondre aux défis contemporains tout en préservant ses fondements historiques et spirituels.
Une légitimité religieuse au service de la stabilité institutionnelle
La singularité du modèle marocain repose avant tout sur l’institution de la Commanderie des croyants. Héritée d’une longue tradition historique et consacrée par l’ordre constitutionnel du Royaume, cette institution confère au Roi Mohammed VI, en sa qualité d’Amir Al-Mouminine, une autorité religieuse qui complète sa légitimité politique.
Dans une région où plusieurs États ont été confrontés à des rivalités entre pouvoirs politiques et autorités religieuses concurrentes, le Maroc a développé un schéma original fondé sur l’unification de ces deux dimensions. Cette configuration a permis de réduire les risques de fragmentation de l’autorité religieuse et de limiter l’émergence de contre-pouvoirs idéologiques susceptibles de remettre en cause l’équilibre institutionnel.
Selon l’étude, cette spécificité explique en partie pourquoi le Royaume a traversé les turbulences du « Printemps arabe » avec une stabilité relative, alors que plusieurs pays voisins ont été confrontés à des crises de légitimité, à des affrontements politiques ou à une montée des mouvements religieux contestataires.
De la gestion du culte à la sécurisation de l’espace social
Le modèle marocain ne se limite pas à l’organisation des pratiques religieuses. Il s’inscrit dans une conception plus large de la sécurité sociétale, où le religieux est considéré comme un facteur de cohésion nationale.
Cette approche repose sur un encadrement institutionnel dense assuré notamment par le ministère des Habous et des Affaires islamiques, le Conseil supérieur des Oulémas ainsi qu’un vaste réseau de conseils scientifiques régionaux et locaux. L’objectif est de garantir l’unité de la référence religieuse, de prévenir les dérives extrémistes et de promouvoir un islam fondé sur le rite malékite, la doctrine acharite et la tradition soufie sunnite.
L’étude souligne que cette stratégie privilégie la prévention intellectuelle et la formation plutôt qu’une approche exclusivement sécuritaire. En d’autres termes, le Maroc a fait le choix d’investir dans la résilience idéologique de la société afin de réduire l’influence des discours radicaux.
Une diplomatie religieuse au service de l’influence régionale
Au-delà de ses frontières, le Royaume a progressivement transformé son expérience religieuse en un véritable instrument de politique étrangère. Cette diplomatie religieuse constitue aujourd’hui l’un des piliers de la présence marocaine en Afrique.
Le symbole le plus visible de cette stratégie demeure l’Institut Mohammed VI de formation des imams, morchidines et morchidates, qui accueille chaque année des centaines de cadres religieux originaires de nombreux pays africains et européens. L’établissement dispense un enseignement combinant sciences islamiques, valeurs citoyennes et culture du vivre-ensemble.
Cette initiative prend une importance particulière dans la région sahélienne, confrontée à l’expansion de groupes extrémistes exploitant la faiblesse institutionnelle et l’absence de référentiels religieux structurés. À travers cette coopération spirituelle, Rabat entend contribuer à la stabilisation de son environnement stratégique tout en consolidant son rôle d’acteur régional incontournable.
Pour le chercheur et spécialiste des questions religieuses Abdellah Boussouf, la force du modèle marocain réside dans son enracinement historique. Héritier d’une expérience pluriséculaire forgée à la fois en Afrique et dans l’espace andalou, ce modèle disposerait des ressources intellectuelles et doctrinales nécessaires pour répondre aux défis contemporains liés au radicalisme et aux crises identitaires.
Tolérance religieuse et pluralisme culturel
L’étude met également en avant la capacité du Maroc à intégrer la diversité religieuse dans son récit national. Contrairement à certaines approches exclusives observées ailleurs, le Royaume a fait du patrimoine judéo-marocain un élément constitutif de son identité collective.
Cette reconnaissance se traduit aussi bien dans les politiques publiques que dans la préservation du patrimoine historique et la valorisation de la mémoire juive marocaine. Elle contribue à renforcer l’image du pays comme espace de dialogue entre les cultures et les religions.
Dans un contexte international marqué par la résurgence des discours identitaires et des tensions communautaires, cette dimension représente un atout stratégique majeur pour la diplomatie marocaine et pour son positionnement sur la scène internationale.
Les défis d’une modernisation permanente
Si les performances du modèle marocain sont largement saluées, l’étude européenne souligne néanmoins plusieurs défis pour l’avenir. Le premier concerne les nouvelles générations, dont les références culturelles et spirituelles se construisent de plus en plus à travers les réseaux numériques mondialisés.
Dans cet environnement, les institutions religieuses sont appelées à renouveler leurs modes de communication et à adapter leurs discours aux préoccupations contemporaines afin de maintenir leur capacité d’influence.
Le second défi concerne les communautés marocaines établies à l’étranger. Dans les sociétés européennes, où les cadres juridiques et culturels diffèrent sensiblement de ceux du Royaume, la transmission du référentiel religieux marocain nécessite des mécanismes d’accompagnement plus sophistiqués et davantage adaptés aux réalités locales.
Une puissance douce à dimension géostratégique
Au-delà de sa dimension spirituelle, le modèle religieux marocain apparaît aujourd’hui comme un outil stratégique de gouvernance, de prévention des crises et de projection d’influence. Il participe à la consolidation de la stabilité intérieure tout en renforçant le rayonnement international du Royaume.
Dans un espace régional marqué par l’instabilité chronique, la montée des radicalismes et les recompositions géopolitiques, le Maroc offre ainsi l’exemple d’un État ayant su transformer son héritage religieux en un levier de puissance douce. Une ressource stratégique qui dépasse largement le cadre cultuel pour s’inscrire au cœur des enjeux contemporains de sécurité, de développement et d’influence internationale.