Bruxelles face au narcotrafic : le témoignage d’un ancien dealer révèle les rouages d’une économie criminelle
Bouchaib El Bazi
Drogue — Alors que Bruxelles connaît une nouvelle série de violences associées au trafic de stupéfiants, le témoignage recueilli par La Dernière Heure auprès d’un ancien dealer apporte un éclairage particulièrement révélateur sur les mécanismes qui alimentent les points de vente et recrutent de très jeunes exécutants. L’homme, aujourd’hui âgé de 24 ans, affirme avoir évolué pendant près de six années dans ce milieu avant de s’en éloigner.
Son récit décrit une économie clandestine structurée autour de la disponibilité permanente des produits, de la pression exercée sur les plus vulnérables et d’une hiérarchie informelle où les exécutants les plus exposés sont rarement ceux qui contrôlent réellement les réseaux.
Selon son témoignage, son entrée dans le trafic remonte à l’adolescence. Il explique avoir commencé comme guetteur avant de gravir progressivement les échelons de cette économie parallèle. Les rémunérations pouvaient atteindre plusieurs centaines d’euros par jour, alors que les emplois légaux qu’il avait connus auparavant lui procuraient des revenus nettement inférieurs. Cette différence constitue, dans son récit, l’un des ressorts essentiels de l’attractivité du trafic auprès de certains jeunes en rupture.
Mais derrière l’argent facile apparaît une réalité beaucoup moins séduisante : celle d’un univers fondé sur la peur, la dépendance et la violence.
L’ancien dealer décrit notamment la pression exercée sur les mineurs. Ceux-ci peuvent être utilisés pour des tâches particulièrement exposées, tout en restant, selon lui, sous la surveillance permanente des réseaux. Une fois engagés dans cette mécanique, la sortie devient difficile. La menace ne vient pas uniquement des bandes rivales ou de la police : elle peut également provenir de ceux qui contrôlent le territoire et les activités de vente.
Une économie qui dépasse les simples points de deal
Le témoignage met également en évidence une réalité désormais bien documentée par les autorités : le trafic bruxellois ne se résume pas à quelques individus vendant de la drogue dans l’espace public. Les enquêtes judiciaires récentes ont révélé des organisations structurées autour de l’approvisionnement, du stockage, du conditionnement et de la distribution.
En mai dernier, une opération menée par la Police Judiciaire Fédérale de Bruxelles avait ainsi conduit à la privation de liberté de 27 personnes dans le cadre d’une enquête visant une organisation active dans plusieurs secteurs de la capitale, notamment autour de Saint-Guidon, du Peterbos et de leurs environs. Dix suspects avaient été placés sous mandat d’arrêt. Des stupéfiants, des armes, de l’argent liquide et du matériel destiné au conditionnement avaient notamment été saisis.
Cette réalité permet de mieux comprendre pourquoi les interventions policières ponctuelles ne suffisent pas toujours à faire disparaître durablement un point de deal. Lorsqu’un vendeur est arrêté, un autre peut prendre sa place. Lorsqu’un lieu est évacué, le réseau peut déplacer son activité vers un autre quartier.
À Saint-Gilles, des habitants décrivent d’ailleurs une présence devenue presque permanente de certains réseaux de vente, avec l’apparition progressive de produits particulièrement addictifs comme le crack.
Le paradoxe de la répression
Le phénomène place les autorités devant un dilemme complexe. Renforcer la présence policière est indispensable pour rétablir l’ordre public et protéger les habitants. Mais la seule multiplication des arrestations ne suffit pas nécessairement à démanteler les structures qui alimentent le marché.
C’est précisément la distinction entre le vendeur de rue et l’organisation criminelle qui se trouve aujourd’hui au cœur du débat. Le premier est visible, facilement identifiable et directement exposé aux interventions policières. Les responsables de l’approvisionnement, du financement et du blanchiment peuvent, eux, rester beaucoup plus éloignés de l’espace public.
Cette asymétrie explique en partie la capacité de certains réseaux à se reconstituer après des opérations policières importantes.
Les chiffres et les saisies enregistrés par les services de police montrent néanmoins que les autorités ne restent pas inactives. Une opération menée dans l’ouest de Bruxelles en mai 2026 avait notamment permis de saisir plus de 26 kilos de cannabis, des dizaines de milliers de comprimés, de l’ecstasy, de l’argent liquide ainsi que du matériel destiné au conditionnement et à la distribution.
Peterbos, Saint-Gilles : des territoires devenus symboliques
Dans son témoignage, l’ancien dealer évoque également le quartier du Peterbos, devenu au fil des années l’un des lieux régulièrement associés aux affrontements entre réseaux rivaux.
Mais réduire le problème à quelques quartiers serait une erreur d’analyse. Les violences se déplacent, les réseaux adaptent leurs méthodes et les points de vente apparaissent ou disparaissent en fonction des opérations policières et des rapports de force criminels.
La multiplication récente des fusillades à Saint-Gilles illustre cette dynamique. Le bourgmestre Jean Spinette a lui-même appelé à s’attaquer aux structures criminelles plutôt qu’aux seuls exécutants, plaidant pour un renforcement important des capacités d’enquête fédérales.
La ministre fédérale de l’Intérieur, Annelies Verlinden, a également reconnu la gravité de la persistance des violences liées à la drogue dans la capitale et souligné l’impact de la criminalité organisée sur les habitants, les policiers et les professionnels de la justice.
Une question dépasse désormais celle des dealers
Le témoignage publié par La Dernière Heure ne constitue évidemment pas, à lui seul, une cartographie exhaustive du narcotrafic bruxellois. Il s’agit du récit personnel d’un ancien acteur du marché clandestin, qui doit être considéré comme tel.
Il n’en demeure pas moins intéressant parce qu’il permet de comprendre ce qui se joue derrière les images de jeunes hommes stationnant dans les rues, les descentes de police et les fusillades qui ponctuent désormais régulièrement l’actualité bruxelloise.
Le véritable enjeu n’est peut-être plus seulement de savoir combien de dealers peuvent être arrêtés en une semaine. Il consiste à déterminer combien de réseaux peuvent être réellement démantelés, combien de filières financières peuvent être neutralisées et combien de jeunes peuvent être empêchés d’entrer dans cette économie avant qu’elle ne devienne leur seule perspective.
Car derrière chaque point de deal se trouve une chaîne. Et tant que ses fournisseurs, ses financiers, ses logisticiens et ses bénéficiaires restent opérationnels, le remplacement d’un vendeur par un autre ne constitue qu’une victoire temporaire.
À Bruxelles, la guerre contre la drogue ne se gagnera donc probablement pas uniquement dans la rue. Elle se jouera aussi dans les enquêtes financières, le renseignement criminel, la justice, la prévention et la capacité des pouvoirs publics à offrir aux jeunes les plus vulnérables une alternative crédible à une économie clandestine qui, pour certains, commence par quelques centaines d’euros et peut se terminer par la prison, la violence ou la mort.