Algérie : quand la communication antidrogue devient un exercice de désignation à distance
Majdi Fatima Zahra
L’Algérie vient d’annoncer une opération antidrogue d’ampleur : 10,4 millions de capsules de prégabaline, 33,4 kilogrammes de cocaïne et 25 arrestations, selon les chiffres communiqués par les autorités. Une affaire suffisamment importante pour justifier une enquête approfondie sur les circuits du trafic. Mais, à la lecture du récit officiel, une autre question apparaît : pourquoi, dans ce type d’affaire, le coupable semble-t-il parfois être trouvé avant même que le dossier judiciaire ne soit exposé ?
Le procédé est désormais familier. Une saisie spectaculaire, des chiffres impressionnants, un réseau présenté comme international et, très rapidement, des ramifications supposées à l’étranger. Dans cette nouvelle affaire, le Maroc, la France et les Émirats arabes unis apparaissent dans le récit communiqué par les autorités algériennes. Quant aux ressortissants marocains qui auraient, selon cette version, dirigé une partie du trafic depuis le Maroc, aucune pièce indépendante permettant d’établir ces accusations n’a, à ce stade, été rendue publique.
Le Maroc, encore et toujours dans le scénario
Il existe, dans la communication sécuritaire algérienne, une constante qui finirait presque par devenir une méthode : lorsqu’un problème intérieur devient embarrassant, son itinéraire semble avoir une étonnante capacité à traverser les frontières.
Le trafic serait parti d’ici, transité par là, organisé ailleurs et, comme par hasard, le Maroc finit régulièrement par apparaître dans le générique. Il ne manque plus que la bande-son et le carton final : « Toute ressemblance avec un problème intérieur serait purement accidentelle ».
La plaisanterie serait sans conséquence si elle ne concernait pas des accusations criminelles. Or, accuser des ressortissants d’un pays voisin ou suggérer l’existence de réseaux pilotés depuis l’étranger exige davantage qu’une communication officielle. Il faut des noms, des faits, des procédures judiciaires, des éléments matériels et, surtout, des décisions de justice.
Pour l’heure, ces éléments ne sont pas publiquement disponibles dans une mesure permettant de confirmer les responsabilités avancées.
Chengriha : l’ombre qui n’a pas besoin d’être accusée pour être présente
Le général Saïd Chengriha n’est pas personnellement mis en cause dans les éléments rendus publics sur cette opération. Il serait donc hasardeux, et juridiquement imprudent, d’établir le moindre lien entre lui et ce trafic sans preuves.
Mais c’est précisément là que réside l’étrangeté du récit.
Lorsqu’une opération antidrogue est présentée comme la preuve de l’efficacité de l’appareil sécuritaire, le message politique est relativement simple : les institutions combattent le crime, elles ne le tolèrent pas. La démonstration est d’autant plus utile dans un pays où l’armée occupe une place centrale dans l’architecture du pouvoir.
Il ne faudrait cependant pas transformer cette observation en accusation. On peut interroger une communication sans inventer un coupable. On peut analyser un récit sans transformer une hypothèse en vérité.
Une précision qui interpelle
Les autorités annoncent 25 personnes arrêtées et 25 autres recherchées, soit exactement 50 individus concernés par l’affaire. Cette précision arithmétique donne au dossier une allure presque comptable.
Mais les chiffres, aussi impressionnants soient-ils, ne racontent pas à eux seuls la structure d’un réseau criminel.
Qui finançait ? Qui transportait ? Qui réceptionnait ? Quels itinéraires étaient utilisés ? Quels comptes bancaires ont été identifiés ? Quelles communications ont été interceptées ? Quelles preuves relient effectivement les personnes recherchées aux personnes arrêtées ?
Ce sont ces questions qui permettront de passer de la communication à l’établissement des faits.
Le grand classique de la menace extérieure
La désignation de ramifications internationales peut naturellement être légitime : les réseaux de stupéfiants sont, par définition, capables de franchir les frontières. Mais une opération transnationale ne signifie pas automatiquement qu’un État étranger en est responsable.
C’est ici que la prudence journalistique devient indispensable.
Le Maroc n’est pas une preuve. La France n’est pas une preuve. Dubaï n’est pas une preuve. Une nationalité n’est pas une preuve.
Un passeport ne constitue pas une organisation criminelle et une adresse géographique ne constitue pas, à elle seule, une responsabilité politique.
À force de présenter chaque trafic comme une importation du problème par l’extérieur, on finit par poser une question beaucoup plus embarrassante : qui contrôle réellement les frontières, les ports, les aéroports et les circuits financiers à l’intérieur du pays ?
La lutte antidrogue mérite mieux qu’une bataille de récits
L’Algérie a parfaitement le droit de communiquer sur ses saisies et de présenter ses services de sécurité comme engagés dans la lutte contre les stupéfiants. Mais la crédibilité d’une opération ne dépend pas du volume des chiffres annoncés. Elle dépend de la capacité des autorités à produire des éléments vérifiables et à laisser la justice établir les responsabilités.
Dans une affaire de cette ampleur, le plus intéressant ne devrait donc pas être de savoir quel pays sera placé au banc des accusés dans le prochain communiqué, mais de connaître précisément le fonctionnement du réseau démantelé.
Car à défaut de preuves accessibles, la désignation répétée de suspects étrangers risque de produire un effet paradoxal : au lieu de renforcer le récit sécuritaire, elle peut donner l’impression que l’enquête cherche d’abord un responsable extérieur avant de raconter comment le trafic a pu fonctionner à l’intérieur du pays.
Et c’est peut-être là toute l’ironie de cette affaire : plus la communication cherche à montrer que le problème vient de loin, plus le public est en droit de demander comment il est arrivé si près.
Pour le général Chengriha comme pour toute autre personnalité, une règle devrait pourtant rester intangible : ni accusation sans preuve, ni exonération par communiqué. La justice est précisément là pour faire ce que la communication politique ne peut pas faire : établir les faits.