À Molenbeek, même les menaces ont désormais leur clavier : le racisme en roue libre sur les réseaux

Bouchaib El Bazi

Quand la haine virtuelle se prend pour une arme, la démocratie découvre un nouveau genre de courage : celui qui se pratique derrière un écran.

Il fut un temps où proférer une menace exigeait au moins un certain courage physique. Aujourd’hui, il suffit d’un téléphone, d’un compte Facebook et d’une imagination suffisamment malade pour transformer son salon en quartier général de la haine. Le courage, lui, a changé d’adresse : il ne se trouve plus dans la rue, mais derrière un écran, bien installé à distance respectable de toute conséquence immédiate.

L’affaire visant le député bruxellois Jamal Ikazban illustre, avec une brutalité particulière, cette dérive. Selon les éléments rendus publics, l’élu socialiste a reçu plusieurs messages à caractère raciste et une menace de mort visant non seulement sa personne, mais également les musulmans. Il a décidé de déposer plainte auprès du procureur du Roi.

Voilà donc le nouveau visage de la liberté d’expression : insulter, menacer, désigner une communauté entière et, pourquoi pas, annoncer tranquillement sur Facebook son intention de venir « régler le problème ». Le tout depuis un clavier qui, heureusement, ne dispose pas encore d’un permis de port d’armes.

Le courage selon Facebook

Le plus inquiétant dans cette histoire n’est pas seulement la violence des propos. C’est la facilité avec laquelle certains individus semblent confondre liberté d’expression et permis général d’humilier, de menacer ou de déshumaniser.

La liberté d’expression est une conquête démocratique. Elle permet de critiquer un député, un gouvernement, une religion, un parti ou même son voisin qui fait trop de bruit le dimanche matin. Elle ne transforme cependant pas les menaces de mort en opinions politiques.

À entendre certains spécialistes autoproclamés de la démocratie numérique, il faudrait apparemment tout accepter au nom de la liberté. Curieuse conception du principe : la liberté serait illimitée pour celui qui insulte et soudainement très limitée pour celui qui reçoit les menaces.

Le clavier devient alors une sorte de petit Far West numérique. Chacun y joue au shérif, au procureur et parfois même au bourreau. La justice, elle, est priée d’arriver après la publication, lorsque le spectacle est terminé.

Le racisme, ce vieux logiciel qui se met à jour

Le paradoxe est presque comique, s’il n’était pas aussi grave. Alors que les sociétés européennes consacrent des années à construire des mécanismes de coexistence, certains internautes semblent avoir décidé de faire exactement le chemin inverse.

Le débat politique devrait permettre de confronter les idées. Il devient parfois une compétition pour savoir qui réussira à franchir le plus rapidement la frontière entre désaccord et haine.

Jamal Ikazban n’est d’ailleurs pas un nouveau venu dans ce débat. Le parlementaire bruxellois est depuis longtemps engagé sur les questions de discrimination, de cohésion sociale et de vivre-ensemble. (Parlement Francophone Bruxellois⁠) La commune de Molenbeek a elle-même connu, au fil des années, plusieurs débats et motions portant sur la lutte contre les discriminations et le racisme.

Mais voilà que le débat public se retrouve à devoir expliquer une évidence : critiquer un élu est légitime ; menacer de le tuer ne l’est pas.

Il faudrait peut-être imprimer cette phrase en caractères suffisamment grands pour qu’elle puisse être lue avant de cliquer sur « publier ».

La haine ne demande plus de visa

Autre ironie de l’affaire : selon les informations publiées, l’auteur présumé des messages serait basé en France, alors que la personne visée est un élu bruxellois.

La haine, elle, a parfaitement compris la libre circulation européenne.

Elle traverse les frontières plus rapidement que les trains, ne connaît ni douane ni contrôle d’identité et se moque totalement des frontières nationales. Elle voyage désormais à la vitesse de la fibre optique.

Pendant ce temps, les démocraties cherchent encore comment réguler cet espace où chacun peut devenir, en quelques secondes, diffuseur, commentateur, procureur et propagandiste.

Le danger de la banalisation

Le problème serait de réduire cette affaire à un simple duel entre un homme politique et un internaute en colère.

La véritable question est beaucoup plus large : que devient une société lorsque les menaces se banalisent au point de devenir une composante ordinaire du débat public ?

Aujourd’hui, c’est un député. Demain, cela peut être un journaliste, un enseignant, un militant, un commerçant, une femme portant le voile ou simplement un citoyen qui a eu le malheur d’exprimer une opinion qui ne plaît pas à quelqu’un.

La banalisation de la haine produit un effet mécanique : elle repousse progressivement les limites de ce qui paraît acceptable. Ce qui choquait hier devient une « provocation » aujourd’hui, puis une « opinion » demain. Et lorsque la menace finit par passer du clavier à la rue, tout le monde découvre soudain que l’on aurait peut-être dû prendre les signaux précédents au sérieux.

Le paradoxe belge

La Belgique aime se présenter comme une démocratie mature, attachée aux libertés individuelles et au pluralisme. Elle a raison de le faire.

Mais une démocratie ne se mesure pas uniquement à la qualité de ses institutions. Elle se mesure aussi à ce qu’elle tolère dans les marges de son espace public.

Le racisme n’est pas une opinion parmi d’autres. La menace de mort n’est pas une forme originale de débat. Et l’islamophobie ne devient pas respectable parce qu’elle est formulée derrière un écran.

Il serait donc temps de cesser de considérer les réseaux sociaux comme une zone de non-droit où chacun pourrait déposer sa haine comme on dépose un sac-poubelle devant la porte du voisin.

Car derrière chaque profil, il y a une personne réelle. Et derrière chaque menace, même écrite avec quelques fautes d’orthographe et beaucoup de courage numérique, il peut y avoir des conséquences bien réelles.

La justice doit faire son travail. La police aussi. Et la société, de son côté, doit retrouver quelque chose qui semble parfois avoir disparu des réseaux sociaux : la limite.

Parce qu’au fond, le problème n’est pas qu’un homme ait découvert Facebook.

Le problème, c’est qu’il semble avoir découvert qu’un écran pouvait lui donner l’illusion d’être puissant.

Et c’est peut-être là que commence la vraie faiblesse des démocraties numériques : lorsque les plus bruyants confondent le volume de leurs insultes avec la force de leurs arguments.

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