La politique en Belgique : député le matin, médecin l’après-midi, professeur quand il reste du temps
Majdi Fatima Zahra
Le cumul des fonctions professionnelles et politiques a décidément trouvé en Belgique une terre particulièrement fertile. À écouter ses défenseurs, il permettrait aux élus de rester « connectés au terrain ». À les observer, on pourrait surtout se demander comment ils trouvent encore le temps de dormir.
En Belgique, la politique n’est décidément pas un métier comme les autres. C’est presque une activité secondaire… pour ceux qui ont déjà trois métiers.
Un député peut être médecin, professeur d’université, avocat, chef d’entreprise, viticulteur ou, pourquoi pas, expert dans un domaine qui exige normalement quelques heures de présence quotidienne. L’élu explique alors que cette activité professionnelle lui permet de conserver « un pied dans la réalité ».
L’argument est séduisant. À condition de ne pas trop regarder l’agenda.

Car lorsqu’un parlementaire doit participer aux commissions, assister aux séances plénières, rencontrer des citoyens, recevoir des délégations, préparer des amendements, répondre aux médias, participer aux réunions de parti et, accessoirement, faire son travail parlementaire, il reste une question légèrement embarrassante : à quel moment exerce-t-il son autre profession ?
La politique comme activité à temps partiel… très particulier
Le phénomène n’est pas marginal. L’article présenté dans la presse belge montre que plusieurs responsables politiques continuent à exercer une activité professionnelle parallèlement à leur mandat. Certains revendiquent ce choix comme une garantie d’indépendance et de proximité avec la société.
L’idée mérite d’être entendue.
Un médecin devenu député ne cesse pas de connaître la médecine. Un professeur ne perd pas son expérience pédagogique le jour où il entre au Parlement. Un entrepreneur peut effectivement apporter une connaissance concrète du monde économique.

Mais il existe une différence entre conserver une expertise et cumuler les emplois comme on collectionne les cartes de fidélité.
Le problème n’est donc pas nécessairement que l’élu possède une autre activité. Le vrai sujet est celui de la disponibilité, de la transparence et du respect du mandat confié par les électeurs.
Car le citoyen qui vote pour un député imagine naïvement que celui-ci va consacrer une partie substantielle de son temps à représenter ceux qui l’ont élu.
Naïveté touchante.
« Je reste connecté au terrain »
C’est probablement la formule préférée des défenseurs du cumul : rester connecté au terrain.
Le député-médecin reste donc connecté à ses patients.
Le député-professeur reste connecté à ses étudiants.
L’entrepreneur-politique reste connecté à ses entreprises.
Et le citoyen, lui, reste connecté à son portefeuille pour financer tout ce petit monde.
La démocratie belge aurait-elle inventé le concept ultime du multitasking politique ?
Un peu de médecine le lundi, une commission parlementaire le mardi, un cours universitaire le mercredi, une réunion de parti le jeudi et, si l’agenda le permet, une rencontre avec les électeurs vendredi.
Le week-end pourrait naturellement être consacré au repos.
Enfin, si le repos figure dans le programme.
Le citoyen, cet éternel stagiaire
Le plus amusant dans cette situation est que les mêmes responsables politiques demandent régulièrement aux citoyens de travailler davantage, d’être plus productifs, plus flexibles, plus disponibles et capables de s’adapter à un marché du travail en perpétuelle évolution.
Manifestement, certains élus ont appliqué la recommandation avec un enthousiasme remarquable.
Deux fonctions ? Pourquoi pas trois.
Trois ? Quatre ?
Après tout, si l’on peut être parlementaire, professeur, médecin et entrepreneur, il ne manque plus qu’un poste de contrôleur pour vérifier que tout le monde travaille suffisamment.
Le citoyen ordinaire, lui, doit généralement obtenir l’autorisation de son employeur pour s’absenter quelques heures. Il doit justifier ses congés, respecter ses horaires et parfois même pointer.
L’élu, lui, peut expliquer qu’il exerce plusieurs activités précisément pour ne pas perdre le contact avec la réalité.
La réalité, décidément, n’a pas les mêmes horaires pour tout le monde.
Le cumul n’est pas forcément le scandale. L’opacité peut le devenir.
Soyons sérieux : exercer une profession en parallèle d’un mandat politique n’est pas automatiquement incompatible avec la démocratie. Dans certains cas, l’expérience professionnelle peut même enrichir le travail parlementaire.
Un médecin connaît les difficultés d’un hôpital. Un enseignant connaît celles de l’école. Un entrepreneur connaît les contraintes d’une entreprise. Cette diversité peut être utile au législateur.
Mais encore faut-il que le système soit transparent.
Combien d’heures sont consacrées à l’activité privée ? Quelle rémunération est perçue ? Existe-t-il des conflits d’intérêts ? Le mandat parlementaire est-il réellement compatible avec cette activité ? Qui contrôle ? Et surtout : l’électeur est-il correctement informé ?
Voilà les vraies questions.
Parce qu’entre « garder un contact avec le terrain » et « avoir un pied dans plusieurs mondes à la fois », la frontière peut parfois devenir aussi fine qu’une ligne budgétaire belge.
La grande spécialité nationale
La Belgique est déjà connue pour ses institutions complexes, ses gouvernements multiples, ses niveaux de pouvoir qui se superposent et ses compromis politiques qui nécessitent parfois un dictionnaire pour être compris.
Pourquoi s’arrêter là ?
Ajoutons quelques professions parallèles.
Le système devient alors d’une élégance administrative absolue : plusieurs gouvernements, plusieurs parlements, plusieurs mandats et plusieurs métiers pour les mêmes personnes.
À ce rythme, le prochain slogan électoral pourrait être particulièrement simple :
« Votez pour moi : je fais déjà plusieurs métiers, je saurai donc certainement en faire un de plus. »
Et si l’on inversait la logique ?
La question fondamentale devrait pourtant être beaucoup plus simple : combien de temps un élu peut-il réellement consacrer à son mandat ?
La politique n’est pas seulement une fonction prestigieuse. C’est une responsabilité.
Être parlementaire signifie légiférer, contrôler l’exécutif, écouter les citoyens et participer à des décisions qui peuvent modifier concrètement leur vie. Ce travail mérite du temps, de la préparation et une véritable disponibilité.
Si une activité professionnelle parallèle est compatible avec ces exigences, pourquoi pas.
Mais si elle devient suffisamment importante pour concurrencer le mandat public, il faut alors avoir le courage de poser la question que personne n’aime vraiment poser : qui travaille pour qui ?
L’élu pour le citoyen, ou le citoyen pour financer l’emploi du temps extraordinairement chargé de l’élu ?
Car à force de vouloir rester « connecté au terrain », certains responsables risquent paradoxalement de donner l’impression d’être connectés à tout… sauf à leur fiche horaire.
Et dans un pays où le citoyen ordinaire doit déjà jongler avec les factures, les impôts, les transports, les files d’attente et les administrations, il serait peut-être rassurant de savoir que ceux qui votent les règles disposent, eux aussi, d’une journée de vingt-quatre heures.
Même en Belgique.